Innovation mais dans les règles de l’art
Les recherches approfondies des orientalistes ont dévoilé les trésors de la littérature arabe ancienne, tout comme l’énorme travail des linguistes chrétiens libanais a rendu accessible au plus grand nombre la richesse de la langue arabe. Cette production répondait à la nécessaire modernisation de la société que de nouveaux moyens de communication annonçaient. Dans ce contexte, croissait le désir d’en finir avec la trivialité et la monotonie meurtrières représentées par la plus grande partie de la poésie arabe durant la période ottomane. Un changement entraînait l’autre, les poètes et les penseurs travaillaient à de nouvelles formes d’expression. Au tournant du XIXe siècle, l’Égypte était le foyer de la renaissance (Nahda) remettant en question les fondements de la société arabe. Alors que s’opposaient les tenants de la séparation des pouvoirs temporel et spirituel et ceux qui plaçaient la société entière sous l’autorité exclusive du Livre révélé, Hafiz Ibrahim (1871-1932), Mohamad Sami al-Barudi (1839-1904) et le prince des poètes Ahmad Chawqi (1868-1932), redonnaient splendeur à la poésie arabe en inaugurant le ‘néo-classicisme’. Ce mouvement ranima la poésie arabe dans ses valeurs culturelles. Georges Henein rappelle que l’on retrouve chez Chawqi « la dimension du passé immédiat qui aide les Arabes à se sentir proches d’une gloire dont l’absence tout court serait trop cruelle à leur cœur. Gloire de l’amour total et de la chevalerie bédouine dans Majnoun Laila, gloire de cette Andalousie perdue mais toujours désaltérante qui reste au fond de l’inconscient une référence presque mystique. »[1] Abbas Mahmoud al-Aqqad (1889-1964), Ibrahim al-Mazini (1890-1949) et Abdul Rahman Choukri (1886-1958) qui tentaient d’interroger le tragique de l’existence sous l’influence du romantisme anglais, lancèrent une critique sévère contre la rhétorique et le traditionalisme des poètes néo-classiques, soulignant l’absence d’unité de leur poésie. Leurs essais marquèrent un progrès de la critique poétique et furent publiés en deux volumes sous le titre al-Diwan. Cependant, l’apport le plus novateur vint sans doute des poètes d’al-Mahjar, à partir de leur exil new-yorkais. Ils évoluaient entre le registre de la modernité américaine et celui de la nostalgie bucolique, et pastorale et sentirent la nécessité de varier les thèmes et de trouver de nouvelles orientations lyriques. Une veine romantique délia ainsi la langue arabe produisant une poétique simple dotée d’une transparence presque biblique. La prose de Gibran Khalil Gibran (1883-1931) marquée par « de nouvelles expressions et un nouvel usage des éléments de la langue », et l’essai critique de Mikhaïl Nou‘aymé (1889-1988), Le Tamis, ouvrirent la voie, avec d’autres, à une nouvelle poétique. Celle-ci allait influencer une grande partie de la littérature. Le romantisme de tous ces poètes reste toutefois mâtiné d’inquiétudes sociales et intellectuelles. à partir des années trente, le groupe Apollo allait user ce romantisme jusqu’à la corde après que de nombreux autres poètes aient tenté de moderniser le genre poétique. Khalil Mutran (1870-1940), qui inaugura, selon Mikhaïl Nou‘aymé l’époque de renouveau en mettant fin à celle de l’imitation, se consacra à réaliser l’unité organique du poème qui manquait singulièrement à la poésie arabe classique. Premier traducteur de Shakespeare, Mutran en brisant « les chaînes du conformisme rendit la poésie arabe perméable à l’imagination étrangère. »[2] Tandis qu’Elias Abou Chabaki (1903-1947) introduisait le poème dans le boudoir parfumé du blasphème, Said Akl (1912-) drapait la langue arabe des choses de la beauté, l’entraînant vers le grand large du symbolisme pour abreuver les vocables en toute liberté. Poète de la nuit pour qui l’angoisse est un signe de révolte, Aboulkassim al-Chabi (1909-1934) mettait en cause avec véhémence, dans son Imaginaire poétique chez les Arabes, la poésie ancienne qui regorgeait de sentiments « bas et ignobles » contre les femmes. On ne saurait oublier le rôle des poètes irakiens tels Maarouf al-Russafi (1875-1945), propagateur des Lumières et porte-parole de toutes les causes y compris celle de l’homosexualité, Jamil Sidqi al-Zahawi (1863-1936), poète darwinien qui donna au verbe arabe une impulsion laïque ou encore le dernier fidèle du néo-classicisme, Mohamed Mahdi al-Jawahiri (1900-1996), qui se voulait toujours sur la crête des vagues lorsqu’il parlait de société et de morale. En fait, tous ces poètes et tous ces groupes rénovèrent la prosodie arabe dans ses vocabulaires et ses inspirations. En proposant de nouveaux thèmes (qu’ils avaient coutume d’accompagner de textes théoriques) ils modernisèrent le poème, le laissant vagabonder entre les ruses de l’époque sans bouleverser pour autant la sacro-sainte structure khalilienne. Mikhaïl Nouaymé a très bien résumé les aspirations des poètes de son temps : « Quel beau jour celui où nous entendrons notre poète chanter ses airs selon les mesures qui seront choisies par son cœur, selon les penchants de son âme, sans se laisser ligoter par les liens de la métrique et de la rime ! Quel beau jour celui où nous n’adorerons plus la forme extérieure, où nous ne jugerons plus les poètes d’après les règles de la morphologie et de la syntaxe ! Quel beau jour celui où nous enterrerons les tâ’iyat, les lamiyât, les aïniyât et les kha’iyât (poèmes rimant en lettres tâ, lam, ‘aïn, khâ’) dans la poussière de l’histoire, où l’espace s’ouvrira tout grand à l’imagination des poètes et où l’expression ne sera pas étouffée par la rime, étranglée par la lettre unique »[3].
[1] Georges Henein, Deux effigies, Genève, Puyraimond, 1978.
[2] Voir Hafiz Ibrahim cité par Nicolas Saade, Khalil Mutran héritier du romantisme français et pionnier de la poésie arabe contemporaine, thèse présentée devant l’université de Provence le 25 février 1978, Paris, 1979, Atelier de reproduction des thèses, université de Lille III, 1979.
[3] Voir émile Dermenghem, Les plus beaux textes arabes, Paris, éditions d’aujourd’hui, 1979, p. 483


