Frappe fort, la prosodie est sourde
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Irak a connu une période de mutation politique et culturelle. À la fois ouvert sur les expériences poétiques de l’Occident et fier de l’héritage arabe, le poète irakien a senti la nécessité de chercher la musicalité de son temps. Al-Sayyâb et Nazik al-Malâïka ont simultanément brisé la forme sempiternelle, vieille de mille ans. Dans le premier recueil de Badr Chakir al-Sayyâb, Fleurs fanées (janvier 1947), figure un poème daté du 29 novembre 1946, était-ce de l’amour ? à la même époque dans la revue libanaise Majallat al‘Urouba (décembre 1947), on pouvait lire Le choléra de Nazik al-Malâïka. Ces deux poèmes sonnèrent le glas de la prosodie arabe traditionnelle. L’initiative poétique d’al-Sayyâb aurait pu passer aussi inaperçue que celles de Khalil Chayboub, de Lewis Awad ou d’Ahmad Bakthir, si Nazik al-Malâïka n’avait pas revendiqué une telle innovation dans la préface-manifeste de son deuxième recueil éclats et cendres (1949). « La libération de la prosodie moderne n’est pas le rejet des modèles d’al-Khalil, mais un aménagement de ceux-ci. Elle a pour point de départ la suppression des deux hémistiches, donc d’une sous-unité. Cette suppression entraîne avec elle celle du nombre fixe de pieds pour chaque vers. La seule unité qui subsiste reste donc le pied (taf‘îlah), dont les formes amputées sont éliminées. Le vers comporte un nombre variable de pieds, et, à ce moment de la réflexion de Nazik al-Malâïka, le poème ne peut comporter qu’un seul modèle de pied. [... Elle] voit dans ces aménagements le moyen de bannir du vers tout ce qu’elle appelle ‘remplissage’, ‘rafistolage’, ‘béquilles’, ce dernier terme rappelant les ‘chevilles’ dénoncées dans la poésie occidentale »[1].
Cette innovation est entrée dans les annales littéraires arabes sous le nom d’al-Chi‘r al-Hurr. Ce terme, répondant à la traduction littérale de « poésie libre », a été choisi, malencontreusement, par les littérateurs arabes pour désigner la poésie du vers libre, créant de la sorte une confusion avec le vers libre de la poésie occidentale. Lorsqu’elle se confronte à la littérature occidentale, la littérature arabe du XXe siècle souffre, en effet, d’un problème de traduction. C’est ainsi qu’au début du siècle, Amîn al-Rîhanî après avoir écrit des poèmes à la manière de Walt Whitman (qui écrivait des vers libres) les désigna sous le terme inapproprié de Chi‘r manthour (poésie en prose).
La poésie libre résonne d’une nouvelle musicalité qui lie étroitement forme et contenu dans une recherche élaborée de la métaphore. Pour consommer la rupture avec l’arsenal rhétorique des précédents innovateurs, le mouvement puisa dans l’ancienne mythologie régionale et ressuscita le dieu de la fertilité, Tammouz, symbole de la vie et de la végétation. La tendance tammouzienne de la poésie libre sut diversifier ses références symboliques et renouveler ses métaphores : le salut christique, les récits bibliques repris dans le Coran, les légendes populaires, tout comme par ailleurs la poésie anglaise, en particulier celle de T. S. Eliot.
Al-Sayyâb et al-Bayyâti, connus pour leur engagement communiste, furent pris pour cibles par les gardiens de l’héritage arabe qui les accusèrent de menacer les valeurs de l’Islam et de permettre l’intrusion occidentale dans les affaires de la région. Curieusement, al-Aqqad, l’innovateur égyptien du début du siècle, figurait parmi les détracteurs qui tentèrent de discréditer la poésie libre de Salah Abdel Sabbour et d’Ahmad Abdel Moeti Hégazi. En égypte, le comité de la poésie du Concile suprême de la littérature, s’éleva en 1964 contre les nouvelles formes de la poésie et stigmatisa tous les poètes adeptes de ce style accusés d’être « sous l’influence d’un esprit en opposition à la culture arabe et islamique » !
Néanmoins, la poésie libre étendait son influence. La situation politique, la perte de la Palestine, l’indépendance nationale, les nécessités culturelles du moment, l’attrait du monde moderne, appelaient une telle innovation. Les poètes de la poésie libre engagèrent résolument le mouvement recourant à des sujets proches de la réalité et aux émotions des simples mortels. À partir des années cinquante déferla la littérature réaliste. Presque tous les critiques qui défendirent la poésie libre étaient marxistes, luttaient contre les tendances défaitistes et favorisaient une littérature engagée pour la cause du peuple. Réaliste ou non, la poésie à l’époque de la guerre froide, était engagée dans la mêlée. Lorsque la revue Chi‘r s’affichait contre toutes les idéologies, elle s’inscrivait malgré elle dans ces luttes et représentait en quelque sorte les options libérales du jeu.
[1] Odette Petit et Wanda Voisin, Nâzik al Malâïka invitation au rêve, Paris, Publisud, 1995, pp. 56-57.


