Question de termes

 

Le vers libre, au sens occidental du terme, apparut en 1954 dans Trente Poèmes, premier recueil de Tawfîq Sâyigh, en rupture claire avec la règle prosodique. Celle-ci était toujours en vigueur même si les poètes de la poésie libre l’avaient déjà quelque peu bousculée. Personne ne comprit ce genre de poèmes à part de rares connaisseurs de la poésie occidentale. En dépit de leur admiration pour cette écriture ciselée, les critiques les plus compréhensifs, à l’instar de Maroun Abboud regrettèrent que Tawfîq Sâyigh ne se soit pas soumis au mètre traditionnel et à la rime. S’il l’avait fait, il aurait été à coup sûr, disait-on, « au sommet de la poésie arabe » ! En 1959, Jabra Ibrahim Jabra emboîta le pas de Sâyigh dans son premier recueil Tammouz dans la ville. La même année, Mohamad al-Mâghout publia Tristesse au clair de lune. Ses poèmes, où le vers libre rappelait les premières expériences du surréalisme, étaient parcourus d’un souffle lyrique et conviaient à leur fête des images insolites et une rythmique audacieuse. Malheureusement, pour l’immense majorité des lecteurs arabes, ces œuvres passent pour des poèmes en prose. À vrai dire, ce qu’on appelle aujourd’hui en arabe poème en prose doit être plutôt compris comme relevant du vers libre, puisque dans les deux cas la composition néglige la rime ou le mètre[1]. Aujourd’hui, la plupart des auteurs de poèmes en prose ‑ Fadhil al-Azzawi, Abbas Baydoun, Paul Chaoul, Abdelmonem Ramadan, Abdo Wazen ou encore Hassan Najmi ‑ rejettent toutes ces épithètes considérant que le poète vit à l’époque du métissage des genres. Alors, qu’il soit écrit d’un bloc, comme un texte de prose, ou en vers qui se succèdent en harmonie ou non, le poème arabe en prose est un acte langagier ouvert qui transgresse à la fois la poésie de la grammaire et toutes les règles traditionnelles de présentation. Soulignons que la suppression des deux hémistiches accorde au poète le bénéfice d’une nouvelle grammaire, celle-la même qui, selon Michel Butor, naît de la façon dont on dispose les mots sur une page.

 

 

La libération du vers

 

Avec la revue Chi‘r, fondée en 1957 par Youssef al-Khal, le poème arabe moderne entre dans sa phase décisive. Si l’on considère Chi‘r à la lumière de ses apports, on peut dire sans aucune exagération que la poésie arabe d’aujourd’hui lui est redevable de la plupart de ses mutations. Elle est la première revue arabe moderne à consacrer un large espace aux poètes étrangers. Elle invite ses lecteurs à appréhender enfin la modernité contemporaine des expériences poétiques occidentales. Elle recommande la lecture d’Apollinaire, Breton, Artaud, Saint John Perse, Reverdy, Eliot, Cummings, Bonnefoy, Char et bien d’autres. Souvent accompagnées d’amples et profonds articles biographiques, ces traductions, malgré certaines faiblesses, jouèrent un rôle considérable dans le renouvellement de l’inspiration poétique et eurent un grand retentissement auprès de la jeunesse. La découverte de l’image arbitraire connut une fortune nouvelle parmi les poètes arabes. Par ailleurs, le vœu de Lautréamont concernant la rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection ayant trouvé de manière fortuite parmi les traducteurs arabes négligents à s’exaucer malencontreusement, « la revue Chi‘r modifia à dessein la méthode de traduction. Les traducteurs arabes avaient l’habitude non seulement de transmettre le texte poétique d’une manière approximative, mais aussi de ‘l’arabiser’ en le donnant à lire dans un style purement arabe et très souvent affecté. Or, en respectant littéralement le texte, la revue Chi‘r a permis de découvrir, autant qu’il était possible de le faire, les idées et l’univers de l’auteur mais aussi les particularités syntaxiques et les subtilités stylistiques de la composition. »[2]

Pourtant, cette revue n’a jamais, en dehors de quelques exposés éclectiques et lapidaires, fourni de textes théoriques marquants sur le projet d’une nouvelle poésie arabe. On pouvait toutefois le reconstituer à partir d’articles critiques, d’éditoriaux, de chroniques, d’entretiens ou de lettres, comme par exemple celle qu’adressa le poète syrien Adonis à Youssef al-Khal, publiée dans le numéro 18. On en trouve également des traces dans les comptes rendus d’ouvrages. Ounsi El Hage présenta à partir de la deuxième livraison une série de critiques neuves et décapantes sur la poésie réaliste qui dominait les années d’après guerre. Il faut signaler également que le groupe tenait une permanence régulière, Le jeudi de Chi‘r, où s’échangeaient publications et points de vues. Ces rencontres permirent la diffusion des idées défendues par la publication. Mais le projet de la revue est plus particulièrement perceptible en 1960. Cette année, en effet, voit l’édition de Lan, recueil fondateur d’Ounsi El Hage, dont la préface constitue, sans ambiguïté, le premier manifeste en faveur du poème arabe en prose, genre inconnu jusqu’alors. Au même moment sont publiés des essais critiques comme En quête de racines de Khalida Saïd, La liberté et le déluge de Jabra Ibrahim Jabra ou l’ouvrage collectif La poésie dans la lutte de l’existence.

Youssef al-Khal et ses amis s’appliquèrent à rénover le langage, mais en 1964, ils durent réviser leurs ambitions du fait qu’un véritable mur du langage se dressait entre la langue écrite et la langue arabe parlée. La langue parlée, en effet, s’enrichissait des expériences quotidiennes du peuple. Au contraire la langue écrite ne pouvait que s’enfoncer dans l’académisme tant elle était imperméable à ces influences vivifiantes. Pour al-Khal, la vraie révolution poétique consistait à subvertir la langue écrite par le langage de tous les jours et forger ainsi une langue littéraire vivante. L’impossibilité de réaliser ce projet le conduisit à clore la première série de la revue. Dans une seconde période (1967-1970), brève mais marquante, Youssef al-Khal et le dernier carré de ses fidèles (El Hage, Chawki Abi Chaqra, Issam Mahfouz, Fouad Rifka) relancèrent Chi’r et luttèrent pour l’esprit libre et le renouveau en des temps où triomphaient sans partage les thuriféraires de l’idéologie totalitaire qui n’allait pas tarder à dévaster le Liban.

La revue Chi‘r est en réalité à la modernité poétique arabe ce que Bonaparte est à l’égypte moderne.

 

 

Que les mots dansent sur le sol urbain de la syntaxe

 

Chi‘r s’est inspirée de Poetry a magazine of verse ‑ revue américaine fondée à Chicago en 1912 par Harriet Monroe et ouverte à toutes les conceptions de poésie ‑ au point d’en épouser les partis pris et les polémiques. Si Poetry a alimenté de nombreuses querelles notamment sur le vers libre, Chi‘r a ouvert, sur le poème arabe en prose, un débat encore vivant de nos jours. La revue, en effet, a publié, dans sa troisième livraison, des poèmes en prose comme ceux d’Ounsi al-Hage, d’Adonis ou de Chawqi Abi Chaqra, mais c’est à partir du numéro 14 (1960) où Adonis rendait compte du livre de Suzanne Bernard Le poème en prose de Baudelaire jusqu’à nos jours (1959) qu’elle a véritablement déclenché la discussion. Cette lecture éclairante, fait d’Adonis le premier poète arabe qui produisit l’argument nécessaire pour que le chemin du poème arabe en prose soit ouvert. Pour lui, « la poésie est irréductible à la prosodie… Les règles de la prosodie tuent la pulsion créatrice, l’entravent ou la freinent ». Seul le poème arabe en prose s’impose « comme suprême révolte dans le domaine de la forme poétique ». Adonis émet toutefois une réserve lorsqu’il pense « qu’il est dangereux de croire que la poésie pourrait se passer de rythme et d’harmonie. »[3]

Quelques mois plus tard, Ounsi al-Hage touche le point sensible du problème en déclarant, dans la préface de son premier recueil Lan (Jamais), « mille ans de pression, mille ans et nous sommes des esclaves ignorants et superficiels. Pour trouver un salut, courons faire sauter ce barrage… Il y a entre le lecteur rétrograde et le poète rétrograde une alliance de destin ». Il ne reste plus, à tous les promoteurs du poème arabe en prose, qu’à « faire éclater ces mille années … Détruire, détruire, détruire, provoquer le scandale la colère et la haine … Ils s’exposeront peut être à une tentative d’assassinat, mais au moins ils diront leur vérité sur ces caravanes qui vivent seulement pour héritier de la dégénérescence, et les voilà aujourd’hui avec l’ambition de la faire trôner ». Ce recueil qui a fait du poème arabe en prose le libérateur de la poésie, a démasqué les critiques et les poètes arabes de l’époque qui prétendaient être des révolutionnaires. L’offensive contre le poème arabe en prose est surtout venue des revues qui représentaient le pan-arabisme al-Âdâb et al-Usbou‘ al-‘Arabi et de la revue égyptienne al-Chi‘r ainsi que de nombreux journaux. Les uns voyaient dans le poème arabe en prose un ‘complot occidental’ visant à « détruire tout ce qui lie l’Arabe à son histoire glorieuse, à sa tradition et à sa nation » ; les autres pensaient « que certaines personnes agissaient dans l’ombre pour lui faciliter une large diffusion ». Dans son livre Questions de poésie contemporaine (1962), Nazik al-Malâïka revient à la charge, traitant le problème de « dangereuse libération des règles de grammaire » et poursuit ainsi son offensive : « Nous savons que dans les rangs de notre nation se terrent des forces qui, par leurs maléfices et leurs mauvaises intentions, cherchent à détruire l’arabisme par n’importe quel moyen ». Elle déplore amèrement « ce manque de foi de la nouvelle génération dans la langue arabe et dans l’immunité de ses règles de grammaire » qui pousse dangereusement en avant « une génération qui ne croit même pas en l’arabisme. »[4]

Certes, cette offensive menée contre le poème arabe en prose fut lancée au moment même où Gamal Abdel Nasser et le nationalisme arabe atteignaient leur apogée. Ce moment idéologique interdisait à la poésie de se porter en avant pour ouvrir un nouvel horizon, mais lui intimait seulement de rythmer l’action. L’affaire de la revue Hiwâr vint jeter de l’huile sur le feu. Après la crise des missiles, la lutte idéologique s’intensifia entre les deux blocs. à la tête d’un réseau international de revues, le Congrès pour la liberté de la culture (1950) définit l’opposition intellectuelle au bloc communiste. Hiwâr, dont le responsable était Tawfiq Sâyigh, comptait parmi celles-ci. Lorsqu’il fut de notoriété publique que la CIA finançait toutes ces publications, le discrédit fut jeté sur toute tentative d’innovation, dès lors perçue comme une intrusion occidentale clandestine. La vieille méfiance arabe à l’égard du monde moderne occidental, tenu pour colonialiste et satanique, refit surface et déferla pour emporter le bon grain et l’ivraie. Tout mouvement d’innovation devint à cette occasion la cible de la réaction.

L’hostilité que le poème arabe en prose rencontre, encore aujourd’hui, vient pour l’essentiel du fait qu’il ne peut, dans ses formes libres et dans ses contenus individuels, couver de dessein idéologique. Toute Cause, en lui, n’est qu’un souffle qui se rend, en dernier lieu, aux attendus de la vieille prosodie. Certes, ce poème-là, qui secoue le fardeau patriarcal régnant dans la langue arabe même, n’offre aucune alternative ; il suscite à lui seul le doute dans la pensée arabe. Et lorsque les mots arabes, libérés de toute prescription, frappent en dansant sur le sol urbain de la syntaxe, il en est toujours qui s’écrient que le poème arabe en prose est un complot ourdi par l’étranger !


[1] Pour éviter la confusion fréquente entre le genre occidental du poème en prose et le genre qui répond également à cette appellation dans les pays arabes mais qui correspond à une sorte de vers libre, nous choisissons ici de parler de poème arabe en prose afin de le distinguer du poème en prose occidental.

[2] Kamal Kheir Beik, Le mouvement moderniste de la poésie arabe contemporaine, Paris, Publications Orientales de France, 1978, p. 170.

[3] Cité par Jean G. Karma, Le poème en prose arabe, thèse de doctorat de 3ème cycle, université de la Sorbonne nouvelle-Paris III, 1981, pp. 79-87.

[4] Jean G. Karma, Op. cit. Voir en particulier le chapitre « Réaction violente contre le poème en prose », pp. 91-99.

أرسل تعليقا

You must be logged in to post a comment.