Salâh Abdel Sabbour

1931 (Zagazig, égypte)-1981 (Le Caire, égypte)

 

 

Après des études à l’Université du Caire, Salâh Abdel Sabbour se consacre à la littérature. Poète et homme de théâtre, critique et directeur littéraire, il publie, dans son journal al-Ahram, des textes critiques qui touchent différents aspects de la culture arabe. Reconnu pour son théâtre (La tragédie d’El Hallag (1965), son rôle de rénovateur de l’écriture poétique égyptienne lui donne au Moyen-Orient une aura particulière. Sur ce terrain, en effet, il s’impose dès son premier recueil Les gens de mon pays (1957) et devient l’initiateur de l’innovation métrique dans la poésie arabe moderne en puisant à toutes les sources culturelles de l’héritage arabe et occidental. Il en témoigne dans son livre Ma vie poétique : « On nous accuse d’avoir profondément subi l’influence des poètes européens modernes, d’être tristes parce qu’ils sont tristes… Suppose t-on que nous sommes des êtres irresponsables, insensibles, indifférents à tout ce qui nous entoure ? On nous accuse de parler de problèmes qui ne nous touchent point pour imiter Ionesco, Beckett, Elliot, Sartre ou Camus. Veut-on nous confiner dans le domaine de la poésie courtoise des siècles passés de la littérature arabe ? Veut-on nous condamner à chanter uniquement la bien-aimée alors que le monde est déchiré par les guerres et les conflits mondiaux, alors que notre siècle voit la remise en question de toutes les valeurs spirituelles et humaines ? ». Ses œuvres complètes en trois volumes ont été publiées en 1988 à Beyrouth.

 

 

Mémoires du roi Ajib ibn al-Khassib

 

1

 

Je n’ai pas conquis le trône par le tranchant de l’épée

Je l’ai hérité de mon vingt-septième ancêtre (si toutefois

l’adultère ne s’en est pas mêlé

Mais je ressemble au portrait de cet ancêtre exécuté par son peintre

son peintre… qui fut l’amant de la reine)

 

2

 

Le palais de mon père est dans la forêt du dragon

Il regorge d’hypocrites, de guerriers et de précepteurs

Parmi eux, les précepteurs du fidèle Georgias

sodomite chrétien

 

3

 

« L’eau du fleuve est-elle tout le fleuve ?

était-il dans le vrai, Socrate, lorsqu’il a bu le poison

sans faiblir ?

Le mort entend-il les prières de ses proches

quand on le met dans la tombe ?

La femme est un piège tendu, n’oublie pas mon conseil

quand tu l’approches

Ne lui fais pas confiance, même quand ses seins et ses cuisses

te servent de couche »

 

4

 

Malgré ses consignes, les femmes

concubines de mon père

‑ lorsque ce dernier devenait fou au cours de la nuit ­

venaient me rejoindre, me faisaient l’amour

jouaient avec moi

Elles me révélaient les secrets que mon père leur confiait

lorsque son sang bouillonnait, puis se calmait dans la même soif

et qu’il retirait ses habits

Ou lorsque les devins lui prescrivaient des remèdes

et qu’il remerciait son dieu

car son désir avait été couronné

par une pollution bienfaisante

Un soir, la médecine se révéla impuissante

Malgré l’art extraordinaire des devins

mon père est mort

et les larmes coulaient, coulaient sur ses joues

Dans sa main

il tenait

le bout d’une étoffe de soie

 

5

 

Le roi conquérant est mort !

Le roi pieux est mort !

s’égosillèrent les crieurs de notre ville

Les poètes se mirent en rangs devant la porte

et les vers tombèrent par mille

pleurant le roi pur jusque dans la mort

et glorifiant les qualités de son successeur

le roi juste

Il y eut une telle variété de tons !

Voix désemparée :

« Hommages ayant effacé les récentes condoléances »

Voix réjouie :

« À peine l’affligé s’est-il renfrogné qu’il a souri »

Voix allègre :

« Tu es un croissant éclatant aux couleurs des fleurs »

Voix affligée :

« Ton père, telle la lune, resplendissait dans les cieux »

Voix furieuse :

« Tu es comme le lion des forêts partageant ses soucis »

Voix entrecoupée de larmes :

« Le roi défunt était encore un lion »

Voix remplie de joie :

« Tu es le nuage dispensant le bien en tout temps »

Voix débordant de tristesse :

« Ton père était la lune répandant la prospérité »

Voix à l’aise jusqu’au moment où elle en arriva à la rime en « ment »

« Longue vie à toi, fils d’une lignée valeureuse

vertueuse, donnant généreusement

Béni celui qui a grandi… etc. »

(Comme elle est pénible, cette rime !

Ce poète ne se taira pas

avant d’avoir épuisé tous les « ment »)

 

6

 

Si j’étalais tous mes doutes

vous diriez que je suis fou

« Le roi est fou ! »

Mais je cherche la certitude

À l’audience du matin, je suis couronne et sceptre

froncement de sourcils et sourire avare

ou plutôt sourire relayé par deux grimaces

chaque chose en son temps

Mais dans mon alcôve je suis un homme

J’ai si peur quand la nuit montre sa tête

j’ai si peur du désarroi de mes idées vagabondes

Je te cherche dans tous les replis, ô mon aimée voilée

ô poignée perdue de pureté

Te caches-tu dans le corps ?

Je le tords pour qu’il se dresse

et quand il arrose

il se met à l’écart et ne répond plus

Une heure après, la soif le reprend

comme si tout ce dont il s’était abreuvé

n’était que mirage et écume

 

Te caches-tu aux confins de la coupe

du haschisch et de l’opium ?

Comme dit le poète paria

« S’il n’y avait pas le haschisch et l’habitude de l’o…

(il veut dire l’opium)

je serais submergé par le malheur et l’ennui »

J’ai mélangé tant de coupes avec d’autres coupes

j’ai mis du vert avec du noir avec du feu

j’ai respiré le mélange de condiments

et j’ai plongé dans la mer

lorsque j’ai vu de mes propres yeux

un oiseau avec une tête de singe

Et quand il a voulu prononcer un mot

c’est un braiement qu’il a émis

Il avait une queue d’âne

J’ai ri à me faire mal aux côtes

puis je me suis assoupi

Je me suis vu en rêve, conduisant un char

tiré par quatre pouliches

qui me faisaient parcourir des vallées et des déserts

Brusquement, elles se transformèrent en chats

qui marchaient à reculons et me regardaient de travers

Leurs yeux devinrent étoiles

Comment s’appelle-t-elle, cette étoile… L’étoile Polaire

l’ours polaire blanc

Mes chats se transformèrent en ours

L’ours polaire avançait sur moi pour me dévorer

ou me soulever pour me suspendre à sa mâchoire

J’imagine que j’ai été suspendu

à la mâchoire de l’ours blanc

je pendais des canines de l’ours blanc

Esclaves du palais ! Gardes ! Soldats

Officiers ! Chefs !

Tendez un filet autour du globe terrestre

pour que votre roi pendu y tombe !

 

Le roi pendu tomba à côté de son lit.

(Abdellatif Laâbi)

 


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