Abdallah Zrika
1953 (Casablanca, Maroc)-
Selon son traducteur, Abdellatif Laâbi, « Les poèmes d’Abdallah Zrika sont comme des roses sauvages qui auraient poussé parmi les immondices. De ce champ indigne elles tiennent les couleurs de l’anémie et des accès de fièvre. Rabougries, brûlées avant d’éclore, elles ne sont pas là pour l’agrément et le plaisir des sens. Fleurs du mal de vivre, elles sont à l’image des condamnés de l’existence qui habitent encore ce bidonville de Casablanca où Zrika est né ». Dès sa douzième année Abdallah Zrika écrit de la poésie et ne cessera de le faire. Ses lectures attirent les foules et c’est pour atteinte à l’ordre public qu’il est emprisonné à la fin des années 1970. Après une année de vie carcérale, il publie en 1980 deux recueils où transparaît son inquiétude de l’utilité et de la finalité de l’écriture : « Les mots me font peur. J’ai le sentiment parfois que ce sont des ombres qui me poursuivent, me pourchassent. L’homme écrit, écrit, mais la feuille blanche reste obstinément blanche… Que veut-il écrire, que veut-il dire cet homme qui essaie depuis l’aube des temps de remplir les pages blanches de signes noirs ? Tout ce qu’il écrit se noie dans la blancheur de la feuille. C’est pour cela que je vois les mots comme des cadavres et la feuille blanche comme un linceul ».
[Rires de l’arbre à palabre (L’Harmattan, 1982), Bougies noires (La Différence, 1998), Petites proses (L’Escampette, 1998)].
Rouge des pantalons du soleil
I
Ah comment voir
alors que mon œil est circoncis
Est-ce cela la terre
ou un caillou pour les ablutions
C’est quoi cette route qui s’étend du harem au paradis
Et cette femme qui n’a trouvé que le dos de son serviteur pour se hisser et regarder un cercueil passer sous sa fenêtre
Ces fontaines se déversant de la rouille d’une gorge
Ces astrologues empêchés par les mouches d’observer le ciel
Ces labyrinthes qui conduisent à la morsure d’un chien
Mais je ne savais pas qu’entre l’Orient et l’Occident
il y a un voile
et un chapelet de péchés
II
Comment ta main ne deviendrait-elle pas une pute
si tu peins chaque jour
Comment serait-elle si la toile devenait un champ
et ton œil un corbeau
Qu’auraient fait Monet Renoir et Pissarro
s’ils n’étaient pas sortis à l’air libre
Et puis comment serait la couleur de la folie sinon jaune
Que vaut un trait s’il n’est pas comme le fil du rasoir
As-tu vu ce visage comme un pain rond
ces femmes comme des patates
et ce soleil qui ne sert à aucun matin
Qu’aurait fait Matisse s’il n’avait pas soufflé
dans un pantalon rouge
à quoi aurait servi cette chaise cassée si elle n’avait pas attendu
que Van Gogh sorte du désert d’un hôpital
III
Ingres
Pourquoi le corps commence-t-il par le dos
Degas
Qui danse
La taille ou le vide
Michal-Ange
Quelle Renaissance y a-t-il si ce n’est la renaissance du corps
Aurait-on pu découvrir l’Amérique avant de découvrir les replis
du corps
J’ai oublié comment je suis entré dans ce très vieux bar
où Manet revêtait un pantalon olive froissé
Bonnard aidait une femme à enlever sa chemise
Matisse peignait un mollet avec le bleu de ses yeux
Et où je n’ai vu personne d’autre
à la porte j’ai vu Modigliani essayant de monter la bicyclette
d’une femme qui s’était penchée par mégarde
(Abdellatif Laâbi)


