Youssef Abou Lauz

1956 (Qaryat al-Kafeer, Jordanie)-

 

D’origine palestinienne, Youssef Abou Lauz poursuit ses études à Amman (Jordanie) avant d’embrasser la profession d’enseignant qu’il exerce successivement en Algérie, en Arabie Saoudite et dans les émirats Arabes Unis où il s’établit pour entreprendre une carrière de journaliste. Après des débuts au trimestriel Chu’un adabiyya (Questions littéraires), il s’engage dans la rédaction culturelle de l’hebdomadaire Chourouq. Il est membre de l’Union des écrivains jordaniens et de l’Union des écrivains des émirats. Avec des images qui s’appuient sur un discernement acéré du réel, sa poésie interroge les substrats du langage pour célébrer le quotidien et les aspirations des gens. Son deuxième recueil Fatma se rend de bonne heure au pré (1983) a été honoré par le prix de l’Union des écrivains arabes de Damas.

 

 

Le bluff de la poésie

 

Tu m’avais dit : « Cinq poèmes suffisent

Pour bâtir une maison.»

Alors je me suis jeté sur la poésie,

Mangeant le poisson de mon langage

Et couchant avec des sorcières

Blanchies au champ de bataille de la magie.

M’as-tu jamais vu obtenir la moindre maison ?

 

 

Les meubles du poète

 

Sur les marches, des livres assassinés,

Là, de la musique,

Des images épousant les rugosités du mur,

Un miroir dont le vestibule abrite la nuit

Blanche comme la mort,

Deux souliers jetés derrière la porte,

à la merci de l’obscurité et du froid,

Un lit, des femmes évanescentes,

Et un monde de métaphores.

Dans la chambre du poète on trouve tout cela

Mais une larme restée suspendue

à son cil gauche n’est pas tombée sur le siège,

La chambre pourra-t-elle lui trouver une place ?

La mer dormira-t-elle dans un coin auprès de la bougie ?

 

Ô visiteurs, espacez vos rondes nocturnes !

Pesant sur mon cœur comme un rocher de silex 

Quatre épouses y demeurent : ma poésie, mon vin,

Les reliefs d’une image d’amour et une aiguière de perdition.

 

Dors, poète, un mois encore

Car aucun soleil ne va se lever.

 

Le sommeil

 

Le sommeil est un jouvenceau peigné sur le côté

Son costume est en soie,

Et ses chemises en bribes de nuages.

 

Qu’il est ondoyant ce garçon !

Blanc comme le lait

Avec des souliers de vocable et de fumée

Il vient nous voir

Et de ses parfums enduit nos épaules.

 

Le sommeil coule ça et là,

De douceur, il couvre les femmes,

Les embrasse sur les lèvres,

Salue les hommes et s’en va.

 

Le sommeil,

Ce jeune amant qui connaît déjà tout de l’amour

A fini par s’établir dans les yeux,

Il y a bâti sa demeure et a renoncé à Dieu,

Il peut chanter ou s’emporter.

 

Si seulement j’avais été son fils,

Son cousin ou encore son frère de même père,

J’aurais mis à l’essai tous les yeux,

Et me serais lassé des femmes,

Jusqu’à épuisement.

 

 

(Antoine Jockey, A. K. El Janabi et Mona Huerta)


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