Khalil Hawi
1925 (al-Chouaire, Liban)-1982 (Beyrouth, Liban)
à l’âge de quatorze ans, Khalil Hawi quitte pour quelques mois l’école et s’embauche dans une entreprise de maçonnerie du Golan. Il utilise son temps libre pour approfondir ses lectures. Après la Seconde Guerre mondiale influencé par Antoine Sa’ada il s’engage auprès de lui et adhère au Parti social nationaliste syrien pour faire progresser l’idée de Grande Syrie. Il abandonnera ces convictions quelques années plus tard au profit du panarabisme.
à l’Université américaine de Beyrouth, il travaille sur le problème de la foi et de la raison chez al-Ghazali et Averroès et enseigne la littérature arabe. En 1956, il part pour Cambridge où, dirigé par A. G. Arberry, il soutient une thèse sur Gibran Khalil Gibran. Ses deux premiers recueils poétiques Le fleuve de cendres (1957) et La flûte et le vent (1961), réunissent les poèmes de Cambridge. Après une longue période de silence il publie en 1979, et à un mois de distance seulement, deux ouvrages : Le tonnerre blessé et Depuis l’enfer de la comédie. Selon Moneh Khoury « L’image concrète, le rythme évocateur et le symbole mythique sont les trois principaux éléments constituant sa poésie ». Khalil Hawi croit que les poèmes naissent des expériences personnelles et peuvent assumer, grâce à la vision, des dimensions universelles. La plupart des thèmes qui habitent son œuvre traduisent, il est vrai, la dramatique absurdité de l’existence. Il se suicide en juin 1982, deux jours après que les troupes israéliennes aient envahi son pays.
Les mages en Europe
« Soudain apparurent des Mages d’Orient guidés par une étoile… et lorsqu’ils virent l’enfant, ils se prosternèrent . »
O vous Mages d’Orient, avez-vous fait le tour
Des terribles océans vers les pays civilisés,
Pour voir quel dieu
Apparaîtrait de nouveau dans la caverne ?
Ici commence le chemin, ici l’étoile,
La provision du voyageur
Suivant l’étoile de l’aventure,
à travers Paris… nous nous sommes enfermés dans les tours des idées,
Puis lors des fêtes du carnaval, dégoûtés de la pensée.
À Rome l’étoile s’est cachée, elle est brûlée
Par le désir des prêtres, dans le feu des encensoirs,
à Londres, nous l’avons perdue, égarés
Dans la fumée du charbon, cherchant les mystères du commerce.
La nuit de Noël était sans étoile,
Les enfants sans le petit Jésus
Noël… à minuit.. c’est l’ennemi,
Une avenue déserte.. des rires tristes.
Descendus dans les bas-fonds maudits,
Dans les entrailles de la ville,
À ceux qui cherchaient des yeux, d’une porte à une autre,
Nous demandions où se trouvait la caverne ?
Et sous la lumière rouge d’une lanterne, nous découvrions
écrit sur une porte :
« Le Paradis sur terre ! Ici, ni séduction de vipère,
Ni religieux jetant des pierres,
Mais les roses sans épines,
Et la nudité est pureté ! »
Alors dépouillez-vous de ces faux visages,
De la peau du caméléon maudit !
Quant à nous comment les enlever ?
Nous étions à Beyrouth, tragiquement nés
Avec de faux visages et de faux cerveaux.
L’idée naît au marché comme une prostituée,
Et se fait une virginité au passage.
Dépouillez-vous de ces faux visages !
Comme tous les autres nous nous engouffrons
Dans la nuit des cimetières
Où s’allument les feux, se tortillent les coups
Dansant les flammes au rythme du magicien
Et où les ombres du plafond
Sont cristal, lustres et couleur bleues.
La pourriture coule
Sur les murs, comme le vin, l’or et la boue des ruelles,
Nos corps ivres… et liquides
Ne sont plus d’argile et d’eau,
Mais unis par les nerfs, le cœur et le sang.
« Vous êtes au paradis terrestre…
Une prière.. Il y a le ciel sur la terre ! »
Nous nous prosternons devant l’alchimie
Et le sorcier
Qui a arrondi le paradis en nuits de cimetières,
Lui le dernier de la caverne que nous adorons,
O toi dieu des fatigués !
Dieu des égarés !
O toi fuyant la mort par le soleil,
la frayeur de la certitude,
Pour te cacher dans la grotte,
Les cavernes des bas-fonds,
Des pays civilisés.
(Mansour Guissouma)
Le pont
Il me suffit d’avoir les enfants de mes amis
Et j’ai dans leur amour du vin et du pain
J’ai ce qui me suffit de la moisson du champ
Et il me suffit d’avoir la fête de la moisson,
D’avoir des fêtes et des fêtes
Chaque fois que s’allume dans le village une lanterne nouvelle,
Mais je n’ai jamais porté l’amour aux morts
Du parfum, de l’or, du vin, des trésors
Leur enfant naît noctule
Où est celui qui détruit, ravive et reprend
Se charge de le recréer en nouvel enfant
Le laver de la pourriture putride
Dans l’huile et le soufre
Où est celui qui détruit, ravive et reprend
Se charge de créer l’aiglon
De la lignée des esclaves
L’enfant renia son père et sa mère
Il ne tient pas d’eux grande ressemblance
Qu’a-t-elle la maison à se scinder en deux au fond de nous
Et la mer à couler entre l’ancien et le nouveau
Un cri, une rupture de matrices,
Une déchirure de veines,
Comment resterons-nous sous un même toit
Et des mers entre nous… une muraille…
Un désert de cendres froides
Et du gel.
Et quand bondirons-nous d’une cave et d’une prison
Et quand, Seigneur, nous fortifierons-nous et construirons
De nos propres mains notre nouvelle demeure libre
Légers ils traversent le pont à l’aube
Pour eux mes côtes s’étendent en un pont solide
Des cavernes de l’Orient, du marécage de l’Orient
à l’Orient nouveau
Pour eux mes côtes s’étendent en un pont solide.
« Ils partiront et tu demeures »
« Idole abandonnée par les prêtres au vent »
« Qui la fouette et la brûle »
« Les mains vides, crucifiée, seule »
« Dans les nuits de neige et l’horizon en cendres»
« Et la cendre du feu et le pain en cendres »
« Ses larmes figées dans la nuit sans sommeil »
« Et à l’aube tu reçois le courrier »
« …La page des nouvelles… Comme tu la rumines »
« Tu l’épluches… tu reprends… ! »
« Ils partiront et tu demeures »
« Les mains vides, crucifiée, seule ».
Tais-toi hibou qui frappe ma poitrine
Hibou de l’histoire que me veux-tu donc ?
Dans mes coffres des trésors qui ne s’épuisent :
Ma joie exulte dans tout ce que j’offre
Du joyau de mon âge,
Joie des mains qui ont donné, foi et souvenir,
J’ai de la braise et du vin
J’ai les enfants de mes amis
Et j’ai dans leur amour du vin et du pain
J’ai ce qui me suffit de la moisson du champ
Et il me suffit d’avoir la fête de la moisson,
Ô retour de la neige je ne te crains point
J’ai du vin et de la braise pour ton retour.
(Marlène Kanaan)


