Youssef al-Khal
1917 (al-Hosn, Syrie)-1987 (Beyrouth, Liban)
Poète, auteur de plusieurs recueils de poèmes et de contes Youssef al-Khal est traducteur de Pound, Frost, Whitman et du philosophe Jacques Maritain. Au début des années vingt, sa famille émigre et se fixe à Tripoli au Liban où il fait ses classes primaires et secondaires à l’école américaine de garçons. À peine a-t-il vingt ans que son premier recueil Liberté parait à l’Imprimerie catholique. Après avoir enseigné la littérature arabe à l’Université américaine de Beyrouth, il passe sept années aux Nations Unies puis revint en 1955 au Liban. Désormais, envahi par cette « volonté d’être moderne » , comme dit Ounsi El Hage, il quitte définitivement son poste à l’Université américaine à la fin de 1956 et se consacre à la revue Chi‘r (Poésie), dont le premier numéro voit le jour en janvier 1957. Cette revue est fort différente des autres publications. Sa présentation rappelle le fameux périodique américain de même nom Poetry : a magazine of verse fondé à Chicago en 1912 par Harriet Monroe. Aucun manifeste n’ouvre cette première livraison mais on peut lire sur la belle page d’ouverture un court texte du poète américain, démocrate et libéral, Archibald MacLeish. Celui-ci affirme que la poésie est en elle-même un acte politique et qu’il n’est pas nécessaire en conséquence de la soumettre à un quelconque discours idéologique. Youssef al-Khal clarifie son projet dans La tribune libanaise lors d’une allocution restée célèbre : « L’avenir de la poésie arabe au Liban ». Il s’agit pour lui de réformer la prosodie arabe en rejetant l’ancien lexique au profit d’un vocabulaire nouveau puisé dans l’expérience et dans la vie de chaque jour. Cette rénovation doit s’accompagner de nouvelles formes poétiques grâce à des contenus neufs. Pour cela les poètes doivent, selon ses conseils, évaluer la tradition intellectuelle arabe, approfondir la connaissance de la production européenne pour bénéficier des expériences poétiques étrangères et puiser leur inspiration au cœur de la vie quotidienne. La revue est publiée de 1957 à 1964 avant qu’une autre série ne soit lancée et connaisse de 1967 à 1970 une seconde vie. Chi‘r est également, tout au long de son existence, une maison d’édition qui permet la publication de textes inédits ou de traductions. Afin d’élargir le champ d’innovation au sein de la prose arabe, les membres de Chi‘r lancent une revue parallèle en 1962-1963 : Adâb (Littératures).
Al-Khal a le sentiment intérieur, dit Chawqi Abi Chaqra « d’être un chevalier, un soldat qui lutte, sur terre, et cela dans le sens métonymique et chrétien du terme, et aussi dans son sens romantique doux et charmant. Il met en valeur les idées de réconciliation qui apparaissent dans les textes des livres saints ». à l’invitation de la Fédération des associations de la Bible, il se consacre à une nouvelle traduction en arabe contemporain du Livre. Cette traduction est aujourd’hui très diffusée dans les pays arabes. En 1973, l’Association pour l’écriture et l’édition de Beyrouth publie son œuvre poétique intégrale. En 1978, Dar al-‘Awda en publie une seconde édition. La même année paraissent Lettres à Don Quichotte et La Modernité poétique. À la fin de sa vie, Youssef al-Khal s’essaie à l’écriture en libanais. Il publie un livre de contes Journal d’un chien et un recueil de poèmes La deuxième Naissance dont un extrait inaugure sa collaboration à cette anthologie.
[Lettres à Don Quichotte (éditions al-Ouns, 1988)].
La deuxième naissance
IV
Le fruit existe mais la main est courte
Et le saule a soif sur la berge du fleuve
Il y a un commencement à tout ce qui est planté en terre
Parce que la fin est un zéro à gauche de la vérité.
Ton voyage peut durer au temps de la farce
Jusqu’à ce que sèche l’encre sur le papier buvard.
Ne demande pas où commence le fil
Et où va la montagne après s’être couchée dans la mer
À toute chose son temps avant Adam et ève
Calculé sur l’ordinateur du premier temps.
Pour comprendre le langage des origines
Il nous faut lire l’écriture sur les murs des rois.
(Traduit du dialecte libanais par Jad Hatem)
Le long poème
(Extrait)
Je ne vois aucun seigneur dans la multitude. Les pélicans se déploient sur le lac, et nul aigle ne pointe à l’horizon. Les eaux stagnent et les rives sont plus proches que le nez. Lourd est l’air. Lourde est la lumière. Si l’âne parle, ce n’est pas un miracle. Si l’aveugle voit, ce n’est pas un miracle. Si le mort ressuscite, ce n’est pas un miracle. Le miracle est chiffre dans une machine et sans mystère le ciel.
J’étais silencieux tandis que je parlais. La femme près de moi est un manteau stérile.
Je boirai et le calice est vide. Je sourirai et ma bouche n’a pas de lèvres. Je moissonnerai un champ que j’ai semé dans l’obscurité.
Je suis la nuit et les voleurs m’attendent.
Je planterai sur le trottoir un verre que j’imagine comme une femme. Un peu de chaleur ! Mon corps est froid comme une malédiction.
[…]
Le renard mange et je suis affamé. Le mur s’élève et je suis accroupi. La pierre est un monceau de désirs et de flammes et je ne suis qu’un cube de glace dans un verre d’alcool.
O félicité, fais signe. Sur les pelouses, l’enfant rit. La femme enfourche le vent. Au soleil d’automne, le vieillard s’assoit sur sa nuque.
Je suis périssable alors de quoi ai-je peur ? Je suis immortel, comment veux-tu que je m’assoie ? Tu es lâche seigneur ! Tes yeux ne voient que le pied d’une montagne. Qui voit le sommet ? Qui étreint le pin puis se prosterne ? Qui va causer la mort de dieu pour que nous ressuscitions ?
Mes yeux sur les horizons, et mon front dans l’obscurité.
Le frère que j’aime est parti sans retour. Depuis le début du printemps, j’attends et je pleure.
Le ciel est couvert de nuages et nulle voile. Le flux est vide, même de sable. Le reflux est un poing d’avare. Il n’y a que des filets dans les ports. Et les filets sont une paume clouée dans le vent.
La coloquinte est dans ma bouche où gîtent les abeilles.
écoute-moi. Ma mère est stérile. Un prêtre dans un temple, mon père. Je suis à la fois aliéné et faiseur de miracles. Mon dieu renseigne sur moi. Mon corps renseigne sur moi. Mets ton doigt, mon maître, sur la trace des clous. Les marchands ont envahi le temple. Quant à moi, même ma femme m’a abandonné.
Qu’un autre parle. Laissez-moi me taire. Les cuisses de nos femmes sont sur le trottoir. Leurs seins ne sont que des marchandises. Enseignes lumineuses sont leurs lèvres.
Ne dansez pas sur ma tombe. Je ne suis pas encore mort. Depuis l’aube, je tourne la tête, et ne vois aucun seigneur dans la multitude.
Les coléoptères ont avalé leurs têtes dans les cités des sauterelles. Les chats copulent dans les jardins. Les rats sont soldats du roi, leur arme est faite de pieds de mouches noyées dans la fange.
À qui sont ces yeux de pistache ? La mollesse de ces croupes ? Ces ventres aux rythmes opulents qui tremblent comme un roseau dans le vent ?
Je suis la douce forêt, dit le couard. Un carrefour, dit l’estropié.
Mes mots sont fermes comme du charbon, noirs comme les corbillards.
Arrachez-moi le cœur, messieurs. Nourrissez-le avec des oiseaux de proie. La connaissance que j’ai volée pour le peuple va sombrer avec moi dans l’abîme.
Que les veines seules déclament !
Les arbres abandonnent le silence et pleurent leur antique dieu. Aucune feuille sur le corps. Leurs seuls vêtements sont les veines.
Dans le jardin il y a de l’eau.
L’air vacille dans le vide. La lumière vacille dans le vide. L’espace vacille dans le vide.
Et voilà le gardien avec son bâton. Sur son épaule une épée de papier, dans sa bouche un sifflet en veine de sel.
Dans le jardin, seuls restaient des moineaux. Les grands oiseaux avaient braqué l’aube. On ne les voyait plus.
Le jardin n’a pas de clôture.
La plaine grimpe sur la montagne. La montagne monte vers la mer. La mer est une forêt de gestation et de naissance.
Et les arbres pleurent leur antique dieu. Il n’est pas encore mort. Son bras est un nuage dans l’horizon du silence.
Que les veines seules déclament ! Et que tes larmes reviennent alors à la terre.
Les passants
Interdite au voisinage, la maison est ouverte
Aux passants.
L’hiver a percé la haie. Un hiver dur.
Maintenant chaque pluie
Fait bouger une pierre ou deux,
Affaiblit l’édifice
Et tout ce qui reste.
À ses pieds dévale le jour,
Il se plie puis brusquement
Vers le grand large s’éloigne.
Et lorsque tombe le soir,
On imagine voir le jour
Dévoiler son secret et répéter en silence
Les ténèbres de ses souvenirs.
La maison consiste en quelques gens
Qui aperçoivent non des broutilles
(un voyageur, de retour, s’engageant
dans les mers, une forêt marchant au combat),
Mais la tâche
De faire rouler le masque (c’était un roc).
Et chaque passant
Efface ce qui est derrière lui, marche
Tel un éclair d’épée dans le noir : pas d’appel
à l’aide au bord de la route, pas de sang
(il s’est déjà transformé en vin)
Et les passants ne sont que brise et argile.
Caïn l’immortel
Dans le dernier virage, tu t’incurves
Avec le chemin, tandis que tes yeux
Dévorent le lointain, idole dressée vers les cieux.
L’idée de retour s’estompe.
Un choix est devant toi : tomber ou atteindre
Le point de jonction des lignes.
C’est ainsi jusqu’à l’inscription
D’un verset sur le mur. Tu crois peut-être
Que le poing de dieu s’ouvrit
Et te fit signe ? Non,
Tu n’es qu’un corps de feuilles d’angoisse
Mangé de regards.
Tu gémis, et plantes une malédiction
Telle la côte d’Adam, alors tu es en partance
Vers les zones interdites, abîme
Entre les deux rivages
De ta grande mort, et tu ignores
à qui tu appartiens ?
Ceux qui assistent à tes obsèques
Savent bien qu’il n’y a personne dans le cercueil :
Caïn ne meurt pas.
(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


