Mohamed al-Achari

1951 (Boumandra, Maroc)-

 

Avant d’accéder aux fonctions de ministre de la Culture du Maroc, Mohamed al-Achari s’est consacré à diverses activités culturelles. Poète, romancier, journaliste, il a été président de l’Union des écrivains marocains durant trois mandats et rédacteur en chef de la revue de l’Union Afaq (Horizons). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont on retiendra en particulier Hennissement des chevaux blessés (1978), Deux yeux aussi grands que le rêve (1982) et Biographie de la pluie (1988). Son dernier recueil Un lit pour la solitude de l’épi (1998) souligne son ambition de modernité. La complexité des images et un travail approfondi sur le langage caractérisent sa poésie empreinte d’élégance et d’urbanité.

 

 

Petites guerres

 

Mon cœur aura besoin d’une bannière

Quand tombent les mots sans raison convaincante

Et meurent les entrées de tous les villages d’un seul coup

Il me faudra monter la dernière partie de la nuit jusqu’à son ivresse

Il me faudra supporter le calme splendide

De celui qui a pris le pouvoir

Et n’a vu que le scintillement des lances

Attaque et fuite

Un corps montant de la poussière de la parole

Fuite et attaque

Ceci est une discorde depuis laquelle je n’ai pas vieilli

Et moi entre deux rangs

Ne fais des alliances que de temps en temps

à chaque conquête je sombre sur ma propre braise

à chaque attaque je détruis les murailles de ma rime

Et quitte le vers dans l’espoir

D’y revenir mort

Ma vengeance était permise pour une rose

Alors la tribu me jeta à l’eau

Afin que je tienne ma promesse avec un épi

ou une canicule

Je n’ai poursuivi mon chemin qu’un peu

Je me suis assis près de phrases que je n’ai pas dites

Et d’un verre au vin duquel mon visage s’est fissuré

Et je suis resté manger les affaires de mon âme

Comme font ceux qui reviennent de la guerre.

Un long moment.

Des visages bariolés

Des ruines

Des chevaux et des selles

Des verrous d’une maison qui tombe

Et des femmes prises par surprise

Des poèmes atrophiés

Des lettres dotées de salut

Et d’un désir qui n’élit personne

Sans oublier notre village

Des dirhams comptés pour chaque cigarette comptée

Et les nouvelles de ceux qui sont morts

avec la délicatesse de celui qui sirote une pluie.

Quelle peine celle que je noie maintenant dans une larme

Pendant que l’aube me fouette avec les communiqués d’une aube nouvelle

Une lumière nouvelle

Et une progéniture nouvelle scrutant le bulletin météorologique

Attendant un nuage

Ou un hennissement

Je me suis réfugié dans ma solitude dans un endroit à l’écart

Pour amputer de mon corps un corps

Et m’avouer les erreurs de cette vertigineuse fuite

Ai-je dit fuite ?

Mais qui s’est enfui ? Qui a attaqué ?

Qui a fait parvenir le verre jusqu’au désert

Et a éteint son désir dans la dispersion.

Me voici ne reconnaissant le début du poème

Jusqu’à ce qu’il meure

Et ne me libérant de la chute du mot

que lorsque mes lettres couvrent d’autres pièges

Je n’ai pu malgré toutes les figures faire tomber l’égarement de l’incipit

Et ériger une potence de paroles restaurant à ses confins

Un corps enfoui sous la poussière de la rhétorique et des déclinaisons

Jusqu’à devenir un singe pour la grammaire de l’île ou presque

J’ai failli m’approcher de la limite parfois

D’autres fois je m’en suis largement écarté

Le cœur n’a point saisi d’ombre dans laquelle il se réfugie, ni de chemin.

Et quand j’ai posé ma cendre sur un tremblement

Et lui ai laissé sa poussière dans l’espace

Je n’exagérais point dans la mélancolie

Plutôt comme si j’avais jeté contre des pierres ma tristesse

Une obsession me retint à une terrible supposition

J’ai pensé que ce que j’avais pris pour des pierres

Et ce que j’avais cru être de la soif n’était pas de la soif.

J’irai jusqu’au bout de ce que possède la terre comme espace

ma monture un frisson qui me traversa rapidement

et revint là où il n’y a de pays que la poussière du conte

ni de mer que son égarement saumâtre

ou un petit peu moins.

Donc qu’est-ce qui réunit maintenant un prophète

Qui perd chaque jour sa prophétie

Un gisant qui tente son retour impossible

D’une conquête qu’il n’a pas faite

Et un chamelier qui conduit les caravanes de ses poèmes

avec une grande tristesse

sauf qu’il y a en cela un point commun obscur

qui pourrait être la nécessité dans la poésie

ou qui pourrait être une aventure

et une étendue impossible.

Revenons au guerrier du début du poème

Il tente d’en asservir le reste

mais n’y parvient pas.

C’est là une tempête dans des régions du corps procréé dans l’ombre

Qui se moque de la trace vivante de ce qui suit la fête de la veille

met le cœur sous le lit

les doigts dans la boîte à thé

et l’appétit d’après minuit

dans l’ouverture de la porte

Pendant que le guerrier se perd à la recherche

d’une chose ou son contraire

se rétrécit dans le commencement le souffle du poème

jusqu’à devenir un faible battement.

Ainsi s’achève la cérémonie d’enterrement lourde de rumeurs

Quant à ce que j’ai dit au début

à propos d’une bannière et d’une fuite

Ce n’est qu’une ruse pour quitter le texte

afin que revienne le calme au concert des mots

et devienne la parole une traversée ombreuse…

(Tahar Bekri)


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