Mahmoud al-Brikan

1931 (Az Zubayr, Irak)-

 

Trajectoire originale s’il en est, que celle de Mahmoud al-Brikan, l’innovateur invisible de la poésie irakienne moderne ! Voué à la poésie jusqu’à l’extrême solitude, pionnier dans le choix de ses thèmes tirés de l’observation aiguë de la réalité, singulier par l’absence de reconnaissance publique, il a, selon Salah Niazi, beaucoup plus d’envergure comme poète que son propre environnement. Heureusement pour nous, Abdul al Rahman Touhmazi a regroupé, dans un recueil publié à Beyrouth en 1989, des poèmes disséminés dans des revues souvent confidentielles. Les poèmes qui suivent, tirés d’une revue littéraire irakienne al-Aqlam (Plumes, 1993 n°3/4), ont été écrits entre 1970 et 1992.

 

 

L’éclair

 

Dans les veines célestes, l’éclair lance sa charge.

Il épanche l’abîme de l’univers

Et trace au cœur de la nuit la face du néant

Laissant derrière lui une ombre bleue

éparse comme l’écho.

 

Une autre ville

 

Derrière la ville aux cent visages,

Une autre ville.

 

Derrière la ville aux immeubles brillants

Et aux boutiques achalandées,

Une autre ville,

Un ville de fantômes et d’échos

En toute sérénité, elle explore la mémoire de ses morts.

 

Derrière la ville des couleurs et des formes,

Des bruits et du mouvement

Une autre ville surveille

Les pas de l’étranger que tu es.

 

Le fleuve sous la terre

 

Le fleuve obscur coule

Paisiblement sous la terre

Il coule dans le noir

Sans voix

Sans forme

Il coule sous le désert brûlé,

Sous les plaines, les jardins

Les villages et les villes

Il coule et coule encore

Vers des estuaires inconnus

Traversant grottes, lacs et réservoirs

Il sculpte lentement son cours

Au rythme des pulsations de la terre.

 

Le fleuve obscur des profondeurs

Sans nom, ni tracé

Sur carte ou guide touristique.

Coule obscur sous la terre

Il coule éternellement

Coule et coule encore…

 

L’ébloui

 

Envoûté par une invocation qui lui échappe,

Arraché au royaume terrestre de la joie

étranger à lui-même

Il fait un pas vers la porte.

 

Il laisse derrière lui

Une femme au visage éteint et un enfant

Qui rêve dans son berceau.

Comme un homme à l’âme dérobée

Il fait un pas vers la porte.

 

Il abandonne un chien inconnu,

Des livres jamais lus,

Et des comptes bancaires.

Comme un robot

Il fait un pas vers la porte.

 

Il fait un pas vers la porte ouverte

Scrutant l’obscurité qui le scrute

Il prête l’oreille à un murmure

Que jamais personne n’entendit dans l’univers

Et sans même un battement de paupière

Il fait un pas…

 

 

Le voyage du singe

 

à l’intérieur de sa cage en bois

Placée dans la remorque d’un camion

Le singe s’accroupit,

L’air calme, il examine les alentours.

Et la terre en dessous roule à vive allure

Les paysages s’éloignent

Le camion s’ébranle

Sur la route serpentine qui n’en finit pas

Le singe s’énerve

Bientôt, il retrouve son calme

Et continue son examen :

à la lumière du jour

Les plaines sont vertes, jaunes et ternes.

Les palmiers, les rochers, les femmes, les enfants,

Les maisons, les cimetières, les montagnes, les ravins,

Les villes et les villages défilent devant ses yeux.

Puis l’obscurité tombe et la lune apparaît.

Le singe au clair de lune

Rêve de la forêt lointaine et de ses lianes.

Le coq du matin souffle et les paysages brillent.

Le camion soulève une nuée de poussière

Le singe éternue, essuie une larme

Et continue à scruter.

Soudain, les paysages cahotent.

Le soleil s’élance à l’horizon

Le singe, perturbé un instant, continue à scruter :

Les bornes sur la route et leurs chiffres s’éloignent

Un horizon disparaît. Un autre apparaît.

Les paysages se succèdent merveilleux et brefs

Leurs couleurs changent.

Le voyage du singe apparaît comme un charme sans fin.

Il examine les alentours

Scruter est tout ce qui lui reste à faire :

Le laboratoire, les appareils, les microscopes,

Le bistouri ensanglanté et les salles

Où sera disséqué son cerveau blanc et rond

Tout cela lui est inconnu.

Le singe scrute à travers les barreaux de sa cage

Jetant sur toute chose un paisible regard.

 

 

La grotte profonde

 

Dans la vieille grotte imprégnée de salpêtre

Les ténèbres scellent les entrées

Les monstres invisibles montent la garde

Figé, le temps s’y infiltre comme les gouttes de l’eau

Les doux serpents aquatiques et glacés s’y replient.

Elle demeure figée pour l’éternité

Dans cette quiétude immobile

Ses figures et ses gisants se cristallisent.

Et pourtant les guerres se poursuivent

Entre ses vers, ses reptiles

Et ses millions d’êtres microscopiques.

La vieille grotte

Se ramifie au fond de la terre

Et couve ses mystères

Sculptant pour les âges à venir

Un musée d’étrangetés,

Un royaume de ténèbres.

 

Lorsque l’éclair de la première lampe s’ouvrit

Illuminant le monstre dessiné sur la paroi,

Le premier homme dévisagea le monstre

Alors, le monstre se convulsa et dévisagea l’homme.

 

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


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