Jean Dammou

1942 (Kirkuk, Irak)-

 

Avec chaque innovation poétique apparaissent des personnages singuliers : poètes sans poèmes. La poésie arabe moderne a connu de telles figures. Je présente ici Jean Dammou, poète dans ses gestes et sa vie, exemplaire à ce titre.

élève du collège de Kirkuk, très doué en mathématiques, Jean Dammou n’avait jamais imaginé être poète. Sa famille attendait de lui qu’il gagne de quoi nourrir les siens. Parfaitement installé dans cette normalité sociale, il rencontra bientôt Sargon Boulus qui lui lut la traduction qu’il venait de faire d’un poème de Merwin. Il se sentit alors foudroyé par la poésie, en demeura pétrifié, convaincu de la dérision dans laquelle se tenaient tant de lettrés et d’escamoteurs. Désormais vagabond, il s’abandonna à son état de poète, promettant à qui veut l’entendre qu’il va écrire le Grand Poème. Son état de poète était authentique. J’en tiens déjà pour preuve sa dégaine, son dégoût des poètes en faveur dont l’assurance s’effondrait dès qu’il apparaissait, sa bohème et ses petits poèmes insolites comme celui qu’il publia pour 3 dinars dans al-Aamilouna fin Naft, (Les ouvriers du pétrole), sous le titre Le soldat qui a pris le train et oublié de dire oui au professeur, dont voici le texte intégral :

« 3 »

Cet autre encore que lui inspira une beauté de passage :

« Mon amour,

Ta bouche est un âne électrique

où mes dents voyagent au gré du vent ».

 

Un jour de 1968, je me souviens avoir demandé à Jean Dammou un poème pour le quotidien al-Akhbâr. Jean vivait alors dans un coin de cour à côté d’un gros robinet. J’ai attendu là plus d’une heure et demi le titre d’un de ses poèmes qu’il a fini par baptiser Le glossaire de l’eau ! D’une œuvre poétique immense qu’il n’a pas écrite, seuls restent de rares fragments échangés contre un frugal repas ou recueillis par quelques-uns de ses amis. Après de longues années d’errance dans les bas-fonds d’Amman, il a opté pour le grand large des terres australes.

 

 

Florilèges

 

Je n’étais qu’interrogation dans le vent

Et me suis fait mirage sans écho

Je suis vague et langage.

 

Un jour je me fondrai dans l’apocalypse et le brouillard

Laissant closes toutes les portes de l’infini en attente du diable.

 

Le fleuve des instants s’accroupit dans le jardin des fleurs.

Les bouches sont figées.

Elles n’expriment qu’une litanie

De tourment et de désespérance

Et l’immensité du passé nous lie au zéphyr et au zéro.

Rire encore et toujours

Provoquer les gouvernants

Refuser

Sentir la honte

Regretter ses fautes

Se réjouir

Vanter ses œuvres

Mourir

Se révolter

Dire « non » au pouvoir

Dire « oui » à la révolution,

La liste est longue. Elle est vivace et froide.

Ici, ni mort, ni écho. Chacun est artisan de sa liberté.

En deçà le futur s’oxyde.

 

Même si tu médites longuement

Tu ne fais face qu’au vide.

Il n’est ni beau ni effrayant

Il est le chaos à l’origine de l’univers.

Il peut t’entraîner, sans que tu le saches,

Dans des paradis et des enfers que jamais tu n’as imaginés.

Le mieux est de nous résigner

Pour ne pas être victimes de ces dinosaures

Qui nuit et jour nous entourent

Ou de ceux qui nous font sursauter le matin

Lorsque nous prenons notre café

Et posons devant nous les clés rouillées du monde.

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


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