Mahmoud Darwich
1942 (al-Birwa, Galilée, Palestine)-
Poète, fondateur et animateur d’al-Karmel, l’une des principales revues littéraires arabes, membre du Comité exécutif de l’OLP et président de l’Union des écrivains palestiniens, Mahmoud Darwich milite au sein du parti communiste israélien et collabore à ses publications al-Ittihad et al-Jadid. Il interrompt un stage d’études à Moscou en 1971 pour gagner à grand bruit Le Caire. Il vit successivement à Beyrouth, Tunis puis Paris. Depuis 1996 il partage sa vie entre Amman et Ramallah. L’ensemble de son œuvre a été récompensé en 1994 par le prix Palestine-Mahmoud-Hamchari, et le ministre français de la Culture lui a conféré en 1997 le titre de commandeur de l’ordre des Arts et Lettres. Mahmoud Darwich « tente de donner à la langue poétique un envol dans les horizons épiques, là où l’Histoire est un espace de vastes contrées poétiques, ouvertes à l’aventure illimitée des peuples, des civilisations et des cultures, et à la quête des éléments constitutifs de l’identité subjective, à l’intersection des brassages, des conflits et des coexistences identitaires » (Belles étrangères-Palestine, 1997).
[Chronique de la tristesse ordinaire (Cerf, 1989), Au dernier soir sur cette terre (Actes-Sud, 1994), Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? (Actes-Sud, 1996)].
Dans le grand départ je t’aime plus encore
Dans le grand départ je t’aime plus encore.
Sous peu
Tu refermeras la ville. Je n’ai pas de cœur dans tes mains, et pas
De chemin qui me porte. Dans le grand départ je t’aime plus encore.
Notre grenadier après toi a perdu sa sève. Plus légers les palmiers
Plus légères les collines et nos rues dans le crépuscule
Et la terre qui dit adieu à sa terre. Plus légers les mots
Et les contes sur les marches de la nuit. Mais mon cœur est lourd
Laisse-le là, qui hurle autour de ta maison et pleure les beaux jours
Je n’ai d’autre patrie que lui. Dans le grand départ je t’aime plus encore.
Je vide l’âme des derniers mots. Je t’aime plus encore.
Dans le départ les papillons guident nos âmes.
Dans le départ
Nous nous souvenons d’un bouton de chemise perdu,
et nous oublions la couronne de nos jours.
Nous nous souvenons de la sueur aux parfums de l’abricot,
et nous oublions
La danse des chevaux dans les nuits de noces.
Dans le départ
Nous égalons l’oiseau. Nous compatissons pour nos jours
et nous nous contentons de peu.
Il me suffit de toi le poignard doré qui fait danser mon cœur meurtri.
Tue-moi lentement et je dirai : Je t’aime plus que
Je ne l’ai dit avant le grand départ. Je t’aime.
Rien ne me fait mal.
Ni l’air, ni l’eau. Plus de basilic dans ton matin, plus
De lys dans ton soir qui m’endolorissent après ce départ.
Le puits
Je choisis un jour nuageux pour passer par le vieux puits
Il est peut-être plein de ciel
Il a peut-être débordé le sens et la parabole du berger
Je boirai une paume de son eau
Et je dirai aux morts qui l’entourent
Que la paix soit sur vous qui demeurez autour du puits dans l’eau des papillons
Je dégage une pierre de l’aunaie
Que la paix soit sur toi petite pierre
Avons-nous été les deux ailes d’un oiseau qui encore nous tourmente ?
Que la paix soit sur toi, lune gravitant autour de son image
Et que jamais tu ne rencontreras
Et je dis aux cyprès
Méfiez-vous de ce que vous dira la poussière
Avons-nous été ici les deux cordes d’un violon au banquet des gardiennes de l’azur ?
Les deux bras d’un amant ?
Je marchais tout contre moi-même
Sois fort mon double et brandis le passé dans tes mains
Telles les cornes d’une chèvre
Prends place auprès de ton puits
Les cerfs de la vallée se retourneront peut-être vers toi
Et la voix, ta voix, apparaîtra
Image de pierre du présent brisé
Je n’ai pas encore accompli ma brève visite à l’oubli
Je n’ai pas emporté tous les instruments de mon cœur
Ma cloche sur le vent des pins
Mon échelle adossée au ciel
Mes astres autour des toits
Et l’éraflure de ma voix brûlée par le sel ancien
Et j’ai dit au souvenir :
Que la paix soit sur vous, paroles spontanées de la grand-mère
Qui nous transportent à nos jours blancs sous sa somnolence
Mon nom résonne du timbre de la livre d’or ancienne à la porte du puits
J’entends la solitude des aïeux entre le mîm et le waw abyssinal
Telle une vallée aride
Et je cache ma tendre lassitude
Je sais que dans quelques heures, je reviendrai vivant du puits
Au fond duquel je n’ai trouvé ni Joseph
Ni la peur que l’écho inspire à ses frères
Sois sur tes gardes !
Ici ta mère t’a mis au monde, à la porte du puits
Puis elle s’est lancée dans une incantation
Fais de toi-même ce que bon te semble
Seul, j’ai accompli ma volonté
J’ai grandi de nuit dans le conte entre les côtés du triangle :
L’Égypte, la Syrie et Babylone. Ici même
Seul j’ai grandi, sans la grâce des déesses de l’agriculture
Elles lavaient les gravats dans l’oliveraie
Elle étaient mouillées de rosée
Et j’ai vu que j’étais tombé du voyage des caravanes sur moi-même, auprès d’un serpent
Je n’ai trouvé personne à accomplir que mon fantôme
La terre m’a projeté au-dehors de sa terre
Et mon nom tinte sur mes pas, tel le sabot de la jument
Viens près de moi, que je rentre de ce vide
Toi Gilgamesh, éternel en ton nom
Sois mon frère !
Et accompagne-moi pour crier à l’unisson dans ce vieux puits
Il est peut-être plein de ciel, telle une femelle
Il a peut-être débordé le sens
Et ce qui adviendra en attendant que je naisse de mon premier puits
Nous boirons une paume de son eau
Et nous dirons aux morts qui l’entourent
Que la paix soit sur vous
Ô vivants dans l’eau du papillon
Et paix sur vous, Ô morts.
(Elias Sanbar)
Un nuage de Sodome
Après ta nuit, celle de l’hiver dernier
Le bord de mer se vida des gardiens de nuit
Aucune ombre ne me suivit après que ta nuit
Dans le soleil de mon chant se fut asséchée.
Alors, qui va me dire : Abandonne le temps passé,
Rêve avec ton entière et libre inconscience.
Ma liberté maintenant s’assied auprès de moi,
Sur mes genoux tel un chat familier.
Elle braque ses regards sur moi et sur tout ce que d’hier
Tu m’as laissé : ton écharpe de lilas, une cassette
Sur la danse avec les loups et un collier de jasmin
Sur la mousse de mon cœur…
Que va faire ma liberté, après ta nuit,
Celle de l’hiver dernier ?
De Sodome un nuage partit vers Babylone
Il y a des siècles, mais son poète Paul Celan
S’est jeté aujourd’hui dans la Seine.
Non, tu ne me conduiras plus au fleuve. Aucun gardien
Ne me demandera : Quel est ton nom aujourd’hui ?
Nous ne maudirons plus ni la guerre, ni la paix.
Nous ne grimperons plus à l’enclos du jardin
En quête de la nuit entre deux osiers et deux fenêtres,
Et tu ne me demanderas plus : Quand la paix ouvrira-t-elle
Aux colombes les portes de notre château ?
Après ta nuit, celle de l’hiver dernier
Les soldats ont dressé très loin leur camp
Et sur ma fenêtre une lune blanche s’est posée
Silencieux, nous nous sommes assis
Ma liberté et moi, scrutant notre nuit.
Qui suis-je ? Qui suis-je après ta nuit,
Celle de l’hiver dernier ?
(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


