Amel Donkol
1940 (al-Qalaa, Luxor-Qena, égypte)-1983 (Le Caire, égypte)
Connu pour son engagement nationaliste et son refus des accords de paix entre l’égypte et Israël, Amel Donkol, est une étoile filante dans le ciel de la poésie arabe. Disparu à l’âge de 43 ans il laisse derrière lui une œuvre dense qui le place au premier plan de la poésie contestataire égyptienne et arabe. Ses recueils parmi lesquels Pleurs entre les mains de Zarqa al-Yamama (1969), Commentaire sur ce qui s’est passé (1971), Le meurtre de la lune (1974) et Le testament à venir (1975) débordent de révolte. Ses poèmes se propagent très vite car Donkol s’attache à parler des problèmes politiques du jour sans négliger pour autant l’héritage arabe. Ses derniers poèmes et notamment Les feuillets de la chambre 8 (1982-1983) lui donnent une stature autre puisque abordant sa maladie, il exprime des sentiments d’homme brisé qui, dans sa nudité, touche à l’universel.
Entretien avec le fils de Noé
Le déluge de Noé déferle.
Peu à peu, la ville se noie
Les oiseaux s’enfuient
Et l’eau monte
Sur les marches de la maison, les boutiques, l’édifice de la poste, les banques, les statues (nos aïeux éternels), les temples, les sacs de blé, les maternités, la porte de la prison, l’hôtel de ville, les portails des casernes fortifiées.
Lentement, les oiseaux partent
Et sur l’eau flottent les oies, les meubles,
Le jouet d’un enfant
Et le sanglot d’une mère triste
Les adolescents sur les terrasses font des signe
Le déluge de Noé déferle
Voici les «sages» s’empressant vers l’arche
Les chanteurs, le palefrenier du prince, les usuriers,
Le grand juge (et son Mamelouk !),
Le bourreau, la danseuse du temple
(qui souriait en ramassant sa perruque)
Les percepteurs d’impôts, les trafiquants d’armes,
L’amant de la princesse, avec une tenue féminine radieuse !
Le déluge de Noé déferle !
Voici les couards s’empressant vers l’Arche.
Au moment où j’y étais…
Les jeunes hommes de la ville mettaient le mors
Au cheval furieux des flots
Transférant les eaux sur leurs épaules,
Il devançaient le temps
Et bâtissaient des digues de pierres
Espérant ainsi sauver le berceau de la splendeur ;
Sauver la patrie.
Le maître de l’Arche me cria
Avant que ne tombe le calme :
« Fuis ce pays sans âme ! »
Je répondis : loués soient ceux qui en ont mangé
Le pain dans les temps heureux
Et qui lui ont tourné le dos
Le jour de la grande épreuve.
Gloire à nous (Dieu a oblitéré nos noms)
Nous qui sommes restés
Pour faire face à la destruction.
Et une montagne immortelle
(le peuple est son nom) nous abrite
Refusons l’exode
Et la fuite.
Tissé de blessures,
Maudit dans les exégèses,
Mon cœur maintenant repose
Sur les restes de la ville
Telle une rose de pourriture
Calme…
Après avoir dit Non à l’Arche
Et aimé la patrie !
Le livre d’A. D.
Chapitre un
Les trains empruntent deux rails : ce qui était, ce qui sera
Et le ciel n’est que cendres dont la mort fit son café
Avant de les disperser pour être respirées par les vivants
Et envahir leur cœur et leurs entrailles.
Vu de la portière, tout s’enfuit :
Les grains de poussière autour d’un champ de lumière,
Le chant du vent,
Le pont du fleuve,
La nuée d’oiseaux et des poteaux.
Tout s’enfuit
Ni la main n’attrape l’eau
Ni le rêve ne s’attarde sur le balcon des yeux.
Les trains partent. Et les voyageurs arrivent…
Et n’arrivent pas.
Chapitre six
Il s’était assis dans un coin
Il écrivait, tandis que la femme circulait entre les tables
Mettant sa beauté à l’encan
Lorsqu’elle lui demanda des nouvelles du front,
Il répondit
Ne crains rien pour les trésors de ton corps
Car comme nous, l’ennemi est circoncis.
Il est friand de produits étrangers,
Il ne mange pas de porc
Et il paye pour les fusils et pour les belles.
Elle pleura.
Il s’était assis dans un coin
Lorsque la femme nue passa
Il l’invita, elle dit ne pas vouloir s’attarder
Car elle cherchait son frère depuis le matin
Dans tous les hôpitaux militaires
Il était assiégé sur l’autre rive
(La terre nous revint mais lui ne revint pas)
Elle raconta comment elle assumait les charges
Durant son absence cruelle
Et comment elle s’habillait – à son retour – de vêtements amples
Elle lui montra une photo de son frère
Et de ses enfants, un jour de fête,
Et elle pleura.
(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


