Issam Mahfouz

1939 (Marjayoun, Liban)-

 

Issu de l’équipe de la revue de Youssef al-Khal, Ch’ir, Issam Mahfouz est un poète, un essayiste et un auteur dramatique reconnus. Critique et directeur littéraires durant de longues années au journal an-Nahar, son goût du jeu le pousse, en 1999, à quitter ce quotidien, où il a fait toute sa carrière, pour tenter l’aventure du nouvel organe de presse Al Moustaqbal. Ses premiers recueils de poésie : Choses mortes (1959) et Les herbes de l’été (1961) révèlent aux cercles littéraires d’avant-garde libanais un poète sensible et nostalgique. Une anthologie de ses poèmes Première mort (1973) inspire ce commentaire à Vénus Khoury-Ghata : « Issam Mahfouz est un architecte du poème. La femme aimée devient un personnage. Les gestes, les mouvements sont réglés selon une nécessité intérieure ; la lumière elle aussi a son rôle à jouer dans ses poèmes mis en scène, mis en pages ; même le rideau, qui est chez-lui un mot-clé, contribue à signifier la transposition sur une scène [puisque] sa poésie est le prolongement de son théâtre ».

 

 

Fatigue d’un soir de trente-deux décembre

 

J’ai laissé à ta porte toutes choses

Les fées de la maison et les psaumes

Les avions et les bateaux en papier.

J’ai laissé à ta porte toutes choses

Hier quand je t’ai quittée.

 

Plus je vais loin

Plus mes cheveux s’allongent

Plus mes mains s’allongent

Plus je vais loin

Plus il me semble voir ton ombre derrière moi.

 

La terre tourne.

 

Les fruits de l’hiver et de l’été entre mes yeux

Le soleil et l’automne entre mes yeux

Et tout l’or du monde

Et moi

Et toi.

 

Entre nous deux un signe

Un théâtre ambulant

Une épée d’argent

Un corbeau perdu.

Entre nous deux un arc-en-ciel.

Tes amants sont nombreux et m’ignorent

Tes objets sont partout

Tes prix

Tes médailles

Tes livres

Tes domestiques

Les cireurs de tes souliers

Et moi je regarde et j’oublie.

 

Quand tonnent les grèves

Quand se font écraser les armées

Et les mots justes et les cris

Je sens ton odeur.

Quand surviennent les pleurs et le pain piétiné

Les routes désertes et la Marseillaise

J’entends ta voix.

Quand j’entends ta voix

Quand j’entends le cor des chasseurs

J’entends ton silence.

Quand je me dénude devant le miroir

Je m’esclaffe et caresse mon sexe,

Quand je mets ma main

Sur ma main

Et que je me noie dans le miroir

Je te vois.

Quand me prend un chant

Et des crépuscules blancs

Quand je parcours des routes et des routes

L’heure qui précède le sommeil

Je sens ton souffle.

 

Je t’enterre dans les promenades

Dans les conversations

Dans les mots

Tu lèves la tête.

Je me suis épuisé à marcher

La route est longue et tu es derrière moi

Je te perds dans les jours de travail

Et tu me trouves.

Je te disperse dans des rires

Et des gestes étudiés

Et tu te ramasses devant moi.

Je te cache parmi les papiers et les lettres

Je te presse entre mes bras

Entre mes lèvres

Entre deux frissons

Et tu me dévoiles.

Je te crucifie avec les rois des cartes à jouer

Avec les chiffres qui gagnent et qui perdent

Et tu descends vers moi.

Je t’emprisonne dans mes coffres

Dans les boîtes de mes tristesses

Et tu t’échappes.

Je te dispute aux gens de l’intérieur

Je te dispute aux gens de l’extérieur

Et tu files.

Je te trahis dans les esplanades

Dans les cafés

Dans la salle de cinéma

Dans les fêtes

Dans les conférences

Dans les boutiques et dans les marchés

Achalandés ou non

Pour quelque chose pour rien

Et tu me pardonnes.

Il n’y a plus de planète pour m’échapper

Il n’y a plus de lieu

Il n’y a plus de temps.

Je reste debout

Sur le sommet

Entre moi et la terre

Une distance pour tuer

Entre moi et la terre toi.

 

Peux-tu me pousser avec la pointe de ton doigt sacré

Peux-tu me pousser

Peux-tu me pousser.

(Vénus Khoury-Ghata, A. K. El Janabi et Mona Huerta)


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