الأرشيف اليومي : أبريل 20th, 2007

Rabia Jelti

1954 (Nédroma, Algérie)-

 

Poétesse et universitaire, Rabia Jelti a participé à de nombreuses manifestations littéraires en Europe et dans le monde arabe. Reconnue par ses pairs, elle a été de 1989 à 1993 présidente de l’Union des écrivains algériens. Contrainte à l’exil à cause de ses prises de position radicales et courageuses en faveur de la femme et de sa résistance, elle vit en France depuis 1995, accueillie par le Parlement international des écrivains. Sa poésie solidement enracinée dans la culture de son pays s’ouvre, cependant, à des aspirations universelles de bonheur et de liberté. Ses ouvrages Reliefs d’un visage non parisien (1981), Accusation (1984), Arbres à palabres (1990), Comment ça va ? (1996) témoignent de son combat pour l’homme dans un monde dominé par les pesanteurs sociales et les archaïsmes économiques et politiques. Le lecteur francophone pourra bientôt accéder à son œuvre puisqu’elle travaille avec Abdellatif Laabi et Rachid Boudjedra à une anthologie de sa poésie en français.

 

 

Un corbeau sur la ville

 

Ô citadins cachez-vous !

Ô bouleaux déployez vos branches et protégez-vous !

Ô paisibles étoiles !

Ne vous dévoilez pas ce soir

Car la lumière est un péché

Lorsque la mort déploie ses ailes.

 

ô village ! Je te demande où sont mes frères

Ils étaient cinq

L’aube était le sixième

Et la faim visqueuse et répugnante pèse sur la porte !

ô village ! Je te demande où est ma fleur

Elle était belle et adorée des nuages

J’ai peur d’entrer

Il y a du sang sur le seuil

Et le cor de l’exode a sonné

 

Que se passe-t-il dans cette ville repue ?

Je touche ma tête,

On n’est jamais propriétaire de sa chevelure.

Comme les cauchemars d’aujourd’hui,

La rue tranquille n’irrite

Ni poignard ni cible !

Je cherche une personne

Qui tel le rocher se dénuderait,

Tel le crime renonçant à la nuit

Connaîtrait les noms par leurs noms

Et expliquerait la momification des fantômes.

 

Je te salue ô tonnerre !

Réveille celui qui va par les chemins

Sans poumon ni chevelure.

Tu emportes ta carte d’identité,

Tu bois,

Tu commandes les armées de la conquête

Tu recherches les cavernes délaissées par les coques

Tu parles sur l’amour, la politique,

Le patrimoine et la science de l’espace.

Au bord de la mer tu allumes la lampe

Et entames un intense dialogue.

Soudain comme un battement d’aile de colombe

surgit le visage de ta mère

sous les traits d’un sorcier

Louant l’admirable avenir

Debout sur le terrain où se pose la lune

ébloui tel le premier hémistiche d’un poème

Tu étends tes deux bras comme des ponts vers une île

Tu dévoiles tous les secrets du pays

Tu oublies que tu es celui qu’on égorge

Et tu chantes !

(Antoine Jockey, A. K. El Janabi et Mona Huerta)


Jabra Ibrahim Jabra

1920 (Bethléem, Palestine)-1994 (Bagdad, Irak)

 

Poète, traducteur de Shakespeare et de Faulkner, auteur de romans en arabe et de nouvelles en anglais, critique d’art, critique littéraire, Jabra Ibrahim Jabra est considéré dans la poésie arabe moderne, avec Tawfiq Sâyigh, comme le promoteur du vers libre à l’occidentale. Diplômé de littérature anglaise à l’université de Cambridge, il est recruté à l’automne 1948 dans un collège d’enseignement supérieur de Bagdad. Il revient sur cette période dans son Portrait de l’exilé palestinien en écrivain (Revue d’études palestiniennes, printemps 1997) : « Lorsqu’il alla pour la première fois à Paris, Balzac déclara qu’il était en quête d’amour et de gloire. Lorsque j’allai à Bagdad, je ne pouvais guère en escompter autant. Je m’y trouvais exilé en terrain inconnu, inexploré. Je séjournais dans les hôtels les moins chers et mangeais dans les restaurants bon marché. Les premières semaines (au collège où j’avais été nommé, les cours n’avaient toujours pas commencé), me parurent longues et lugubres. Comme tous les exilés du monde, je fainéantais, j’écrivais d’interminables lettres à mes proches et d’interminables poèmes à moi-même. Je lus Frazer et Schopenhauer, assis sur un balcon branlant qui dominait la bruyante rue al-Rashid, en pensant à ma maison, au rues de Jérusalem. Qu’est-ce que cette ville étrange et poussiéreuse pouvait bien avoir à m’offrir ? Je voulais travailler, je voulais écrire, je voulais parler. Et curieusement, c’est précisément ce que me réservait Bagdad ».

En effet, la vie littéraire et artistique bagdadi doit désormais compter avec ce palestinien en exil. Il fonde al-amiloun fi al-naft (Les ouvriers du pétrole) l’une des principales revues littéraires publiées en Irak dans les années soixante et s’active dans les milieux culturels. En août 1952, il épouse une Irakienne et part avec elle, aux états-Unis où une bourse de recherches lui permet de poursuivre ses études à l’université de Harvard. Moins de deux ans plus tard, il est de retour à Bagdad où il s’établit jusqu’à sa mort, en 1994.

Dans la préface de son premier recueil Tammoz dans la ville (1959), Jabra Ibrahim Jabra expose sa méthode pour rénover la poésie arabe : « Introduire une mélodie nouvelle dans un art qui a un passé lointain, fondé sur une musicalité traditionnelle, exige une grande audace, plus précisément de la compétence et de l’habilité. Il se peut que je ne possède pas les deux dernières mais je m’enfonce dans ma voie quelle que soit la désapprobation des autres. Dans mes poèmes que voici, il m’arrive de m’occuper du pied (taf’ila) ou de ne pas m’en occuper, certains vers sont rythmés et d’autres ne le sont pas, d’autres vers peuvent se suivre rythmés, mais selon des mètres différents, et les rimes, j’en use à ma guise ».

 

 

Un oiseau sur le toit

 

L’oiseau piaille en se posant sur le toit

Il attend que ma main apparaisse,

Toi, tu es plongée dans le sommeil

Entre des draps dont les plis cachent la stérilité du jour

Et l’enrouement de la nuit

Toujours éveillée dans son silence.

 

Et l’oiseau crie son désir ardent au soleil.

Sa voix coupante dans l’orbite de mes yeux

Semble remplir ma tête de sa haine

Alors que je te regarde par delà les toits

Tu as déjà recueilli autour des tempes

Les miettes de mes phrases

Pour y enterrer ton silence.

Alors l’oiseau perché piaille

Se régalant du phrasé de son ramage

Convaincu de trouver dans tes yeux et les miens

Un festin pour son midi.

 

 

Cours, cours ma pouliche

 

Cours, cours ma pouliche

Partout où la face est pile

Dans la nuit que l’heure de midi annonce

Cours en avant, en arrière.

Que nous importe si la flèche

Indique là ou ailleurs.

Dans l’orbite de l’horizon

Toute direction n’est qu’attrape.

Cours, cours, ma pouliche

Tel, lancé au cœur de la nuit

Par un conducteur fou, un train

Du seul plaisir de soi

Dans un labyrinthe, o ma pouliche

Exulte, ne hennis pas par amour

Hennis pour le seul plaisir de hennir

Exulte de courir vers la mort

Exulte de renaître

Lubrique, l’hyène ricane

La fillette impubère braille d’insomnie

Sur les pages d’une histoire

Que tu as foulée de tes sabots

Et sur celles d’un poème où tu as vidé

Généreusement ta vessie.

Alors, exulte, hennis et cours.

Cours entre les lances

Entre les dents des assassins,

Cours sur les visages des assassins

Même si les défunts sont nos aïeux.

Les assassins sont…

Nos compagnons de route sont les assassins

Cours, cours d’une faim à une autre

D’une faim à une gourmandise

Hennis et protège-toi.

D’entre tes jambes diffuse l’errance,

Le vide et l’ennui.

Cours, cours

Entre des murs sans fin.

La fosse au bout de la route est la même qu’au début.

Il y a des fosses sur le chemin

Pour que dans le noir les marcheurs s’illusionnent.

Donc, ne t’illusionne pas :

Le chemin ne sera pas droit au petit matin

Et les chemins de montagne ne culmineront pas

Aux séjours enchantés tel le printemps à la vie.

Si tu t’arrêtes, ma pouliche

Alors, arrête-nous sur les ruines

Où les châteaux se dressent

Pour ma joie – moi qui adore les ruines

Les fissures de leur marbre

Font papilloter les yeux des danseurs

Et à leurs balcons les têtes des vainqueurs se penchent

Masquées par les visages de cinquante mille trépassés,

Soixante, dix mille ou mille mille (qui saurait compter

dans le labyrinthe, ma pouliche)

Nous avons abandonné là-bas

Des lèvres et des seins

Aux saveurs de vingt ans

Et l’odeur du pin aux premières bruines d’hiver.

N’avons-nous pas planté des pierres

Comme autant de baisers ?

Et n’avons-nous pas répandu la nuit

La luxure sur les ruines ?

De tous les côtés la mort ne nous a-t-elle pas interpellés

Comme le chant des sirènes ?

Alors, si tu t’arrêtes, arrête-toi partout où les lèvres

Sont plus résistantes que le jour,

Plus durables que les têtes des chefs

Et les bouches des canons,

Puis cours vers les plaines

Sur les chemins entre les montagnes

Pour revenir vers les rues sourdes

Où la radio hurle à qui vit l’enterrement des vivants !

 

 

à Socrate

 

Pourquoi t’ont-ils fait boire le poison ?

 

On se répète la question

Même si on connaît l’histoire,

On sait à quoi tu passais tes journées

Avant de mourir parlant à tes disciples

Pour les consoler de ta prochaine absence

(Comme si le poison était la volonté des Dieux),

Comment dans ta solitude tu aimais

À versifier la prose de quelques fables d’ésope

(Comme si sa sagesse rythmait quelque antidote),

Mais tu n’as pas oublié le rituel d’Asclépios

Et tu as demandé pour lui un coq en sacrifice

(Comme si le poison avait un prix),

C’était plus qu’ils ne pouvaient tolérer

Ils ne toléraient pas davantage les merveilleux doutes

Que tu allais semer dans la terre d’Athènes

Menaçant ainsi leurs pauvres certitudes

Ils répondirent à tes questions par le poison

Tu ne t’y opposas pas

Tu portas la coupe de ciguë à tes lèvres

Et l’avalant, tu les tuas tous.

 

Qui se souvient aujourd’hui du nom de tes juges ?

 (A. K. El Janabi et Mona Huerta)


 Ahmad Abdel Moeti Hégazi

1935 (Tala, al-Manufiyya, égypte)-

 

Davantage qu’une revendication, pour Ahmad Abdel Moeti Hégazi, être arabe et fils du peuple est un véritable manifeste. Partisan de l’Unité arabe, sa vie d’enseignant et d’homme de lettres a profondément été marquée par cet engagement qui le conduit de la prison à l’exil. Après son retour en égypte en 1981, il participe à la vie culturelle en qualité de chroniqueur littéraire puis de directeur du magazine Ibda‘ (Créativité). Il a publié plusieurs recueils poétiques. Grâce à une écriture transparente et maîtrisée, il apparaît dès le premier, Une ville sans cœur (1959) comme l’un des poètes égyptiens les plus prometteurs de sa génération. Ses thèmes de prédilection lui font aborder sous un éclairage personnel la solitude de l’homme ou encore la transplantation du paysan dans une ville qui le broie et l’engloutit. Toujours présente dans sa poésie, la perspective politique n’oblitère nullement une tournure plus intime. Voulant faire du poème « un lieu de résonances et d’intelligence » où les choses parlent d’elles-mêmes, la démarche qu’il nous livre est double : « du sensible, du vécu commun ou social, [il va] vers le vécu intérieur, intime. Puis du langage descriptif, [il s’]élève vers le langage du dévoilement. Autrement dit, à partir de l’intimité humaine, [il] dégage un abstrait qui servira au retour à la compréhension de l’expérience vivante ».

 

 

Un acrobate de cirque

 

Dans ce monde plein d’erreurs

On exige de toi seul de ne pas en commettre

Que ton corps mince

Une seule fois

Soit trop rapide ou trop lent

Ta chute couvre la terre de débris

 

En quelle nuit donc sera tapie l’erreur

Celle-ci ? une autre ?

Lorsque baisseront les lumières pour s’éteindre

Que les spectateurs salueront d’un cri

Ton entrée sur le tapis de lumière

 

Tu apparais comme un cavalier au regard d’adieu

Sur sa ville

Quêtant l’amour des hommes en silence

Tu vas vers la première corde

Droit.. tu salues de la main

 

L’amour au rythme de tes pas

Chapiteau immense du tumulte

Ils ont hurlé : « commence »,

En quelle nuit donc sera tapie l’erreur ?

 

Corps proie de la peur et de l’aventure

Membres devenus vivants

Qui se déploient d’eux-mêmes

Puis reviennent du cœur de la mort

Comme des Serpents sinueux

Des chats sauvages.. noirs.. blancs

Emmêlés.. déliés.. sur l’océan de la piste

 

Tu révèles ton art effrayant chaque geste

Comme une faveur

Tu figes les gens devant l’instant de l’anéantissement

Sans trêve dans les demeures de la mort

Tu joues en ton audace

Tu vas de corde en corde

Tu abandonnes un refuge avant d’en atteindre un autre

Sur les visages la peur se fixe en volupté en pitié

En attention

Jusqu’à ce qu’immobile et calme de nouveau

Tu agites tes paumes au-dessus de la foule

 

En quelle nuit sera donc tapie l’erreur

étendue sous toi dans le noir

Traînant sa lourde attente

Comme un fauve de légende indompté

Belle comme un paon

Attirante comme le serpent

élégante comme un tigre

Majestueuse

Comme un lion calme à l’heure du danger

 

Somnolant dans sa ruse

Alors que tu te prépares au bond brûlant

 

Erreur tapie invisible

Mais sous toi mâchant des pierres

Elle attend ta chute inéluctable

Dès que tu négligeras de compter tes pas

Que tu perdras la maîtrise de ta course

Lorsque te frappera le souvenir

Où se couvre une nudité soudaine

Unique comme à regret

Ou que la vanité t’enlèvera comme un oiseau

 

Ivre de silence oubliant le trapèze qui plonge

Alors que l’anneau tourbillonne

Sous toi frémissent les cordes comme

Sous les doigts d’un archer

Le cri se plante dans la nuit

Comme un poignard

Alors que l’anneau tourbillonne

Le projecteur enlace le corps rompu désarticulé

Le bras qui prend brisé, la jambe

Et tu souris !

Comme si tu savais des choses

Que tu aies cru à une nouvelle !

(Jamel Eddine Bencheik)

 

 

Sculpture

 

Tu n’es pas propriétaire de ce corps.

Il est l’être que tu n’as pas été.

En entrant ici soudainement, et t’asseyant sur mon siège,

un obscur visiteur est entré telle une ombre parée de tes habits

Il s’est dévoilé à moi.

Puis s’est mis à l’écart dans son coin singulier.

 

Laisse-le à la croisée du temps et éloigne-toi.

Je percerai son secret.

Nous discuterons avec bouche et mains.

Je lui rappellerai son enfance.

Le temps qui précède les souvenirs.

Les mots qui ne se disent pas, mais qui sont les noces d’un sang

joyeux d’enfance.

Distrait du lendemain matin et du lendemain soir.

Qu’il soit tigre affamé, je lui verserai un verre de vin et allumerai

pour lui mon être.

Qu’il soit cheval fougueux, ses membres ondulant dans les mirages,

je le suivrai dans les mirages à le faire revenir du bout du monde.

Je ne le dompterai pas :

Car comment se saisir de l’éclair,

Comment enserrer la braise de l’âme avec une corde tressée ?

 

Je le ferai plutôt danser toute la nuit jusqu’à ce qu’il revienne à moi.

 

Au petit matin, marbre frémissant, éveillé, éclatant de liberté sur place,

festoyant, enjoué, dans un temps sans fin.

 

Mettant à nu la pureté de son âme, poursuivant ses envies,

rassemblant des soirées perdues.

 

Des jardins arides de sa nudité intérieure, il peint une vision dont les scènes

apparaissent sur ses membres, l’une suivant l’autre en des transparences

d’ombre et de lumière, qui s’abreuvent sur lui d’une pluie crépusculaire

et peignent son souffle en battements miniaturisés, alors qu’il s’arrache

de leur vivant tressage.

Ou se pare.

Chaque fois qu’il allonge une jambe ou qu’il laisse échapper un soupir,

ou qu’il se met à dévoiler son buste éclatant et têtu en tressant ses cheveux

noirs et cendreux, le temps s’arrête dans un instant de péché, dont il reprend à nouveau le rythme.

 

Le temps fait de l’ombre sous la douce étendue, puis s’éclaire aux cimes

des rondeurs, comme une source d’eau diaphane au-dessus des galets.

Il décline, s’obscurcit dans les ombres, puis se lève d’une levée d’écume.

J’ai dit au corps, alors que le feu de sa passion s’est éteint dans l’étendue

de la nuit et qu’il s’est mué en une idée transparaissant dans mon esprit, reviens comme tu étais, seigneur.

 

Mais ce qui fut n’est pas revenu.

(Mohamed Sehaba)


Khalil Hawi

1925 (al-Chouaire, Liban)-1982 (Beyrouth, Liban)

 

à l’âge de quatorze ans, Khalil Hawi quitte pour quelques mois l’école et s’embauche dans une entreprise de maçonnerie du Golan. Il utilise son temps libre pour approfondir ses lectures. Après la Seconde Guerre mondiale influencé par Antoine Sa’ada il s’engage auprès de lui et adhère au Parti social nationaliste syrien pour faire progresser l’idée de Grande Syrie. Il abandonnera ces convictions quelques années plus tard au profit du panarabisme.

à l’Université américaine de Beyrouth, il travaille sur le problème de la foi et de la raison chez al-Ghazali et Averroès et enseigne la littérature arabe. En 1956, il part pour Cambridge où, dirigé par A. G. Arberry, il soutient une thèse sur Gibran Khalil Gibran. Ses deux premiers recueils poétiques Le fleuve de cendres (1957) et La flûte et le vent (1961), réunissent les poèmes de Cambridge. Après une longue période de silence il publie en 1979, et à un mois de distance seulement, deux ouvrages : Le tonnerre blessé et Depuis l’enfer de la comédie. Selon Moneh Khoury « L’image concrète, le rythme évocateur et le symbole mythique sont les trois principaux éléments constituant sa poésie ». Khalil Hawi croit que les poèmes naissent des expériences personnelles et peuvent assumer, grâce à la vision, des dimensions universelles. La plupart des thèmes qui habitent son œuvre traduisent, il est vrai, la dramatique absurdité de l’existence. Il se suicide en juin 1982, deux jours après que les troupes israéliennes aient envahi son pays.

 

 

Les mages en Europe

 

« Soudain apparurent des Mages d’Orient guidés par une étoile… et lorsqu’ils virent l’enfant, ils se prosternèrent . »

 

 

O vous Mages d’Orient, avez-vous fait le tour

Des terribles océans vers les pays civilisés,

Pour voir quel dieu

Apparaîtrait de nouveau dans la caverne ?

Ici commence le chemin, ici l’étoile,

La provision du voyageur

Suivant l’étoile de l’aventure,

à travers Paris… nous nous sommes enfermés dans les tours des idées,

Puis lors des fêtes du carnaval, dégoûtés de la pensée.

À Rome l’étoile s’est cachée, elle est brûlée

Par le désir des prêtres, dans le feu des encensoirs,

à Londres, nous l’avons perdue, égarés

Dans la fumée du charbon, cherchant les mystères du commerce.

La nuit de Noël était sans étoile,

Les enfants sans le petit Jésus

Noël… à minuit.. c’est l’ennemi,

Une avenue déserte.. des rires tristes.

Descendus dans les bas-fonds maudits,

Dans les entrailles de la ville,

À ceux qui cherchaient des yeux, d’une porte à une autre,

Nous demandions où se trouvait la caverne ?

Et sous la lumière rouge d’une lanterne, nous découvrions

écrit sur une porte :

« Le Paradis sur terre ! Ici, ni séduction de vipère,

Ni religieux jetant des pierres,

Mais les roses sans épines,

Et la nudité est pureté ! »

Alors dépouillez-vous de ces faux visages,

De la peau du caméléon maudit !

Quant à nous comment les enlever ?

Nous étions à Beyrouth, tragiquement nés

Avec de faux visages et de faux cerveaux.

L’idée naît au marché comme une prostituée,

Et se fait une virginité au passage.

Dépouillez-vous de ces faux visages !

Comme tous les autres nous nous engouffrons

Dans la nuit des cimetières

Où s’allument les feux, se tortillent les coups

Dansant les flammes au rythme du magicien

Et où les ombres du plafond

Sont cristal, lustres et couleur bleues.

La pourriture coule

Sur les murs, comme le vin, l’or et la boue des ruelles,

Nos corps ivres… et liquides

Ne sont plus d’argile et d’eau,

Mais unis par les nerfs, le cœur et le sang.

 

« Vous êtes au paradis terrestre…

Une prière.. Il y a le ciel sur la terre ! »

 

Nous nous prosternons devant l’alchimie

Et le sorcier

Qui a arrondi le paradis en nuits de cimetières,

Lui le dernier de la caverne que nous adorons,

O toi dieu des fatigués !

Dieu des égarés !

O toi fuyant la mort par le soleil,

la frayeur de la certitude,

Pour te cacher dans la grotte,

Les cavernes des bas-fonds,

Des pays civilisés.

(Mansour Guissouma)

 

 

Le pont

 

Il me suffit d’avoir les enfants de mes amis

Et j’ai dans leur amour du vin et du pain

J’ai ce qui me suffit de la moisson du champ

Et il me suffit d’avoir la fête de la moisson,

D’avoir des fêtes et des fêtes

Chaque fois que s’allume dans le village une lanterne nouvelle,

Mais je n’ai jamais porté l’amour aux morts

Du parfum, de l’or, du vin, des trésors

Leur enfant naît noctule

Où est celui qui détruit, ravive et reprend

Se charge de le recréer en nouvel enfant

Le laver de la pourriture putride

Dans l’huile et le soufre

Où est celui qui détruit, ravive et reprend

Se charge de créer l’aiglon

De la lignée des esclaves

 

L’enfant renia son père et sa mère

Il ne tient pas d’eux grande ressemblance

Qu’a-t-elle la maison à se scinder en deux au fond de nous

Et la mer à couler entre l’ancien et le nouveau

Un cri, une rupture de matrices,

Une déchirure de veines,

Comment resterons-nous sous un même toit

Et des mers entre nous… une muraille…

Un désert de cendres froides

Et du gel.

Et quand bondirons-nous d’une cave et d’une prison

Et quand, Seigneur, nous fortifierons-nous et construirons

De nos propres mains notre nouvelle demeure libre

 

Légers ils traversent le pont à l’aube

Pour eux mes côtes s’étendent en un pont solide

Des cavernes de l’Orient, du marécage de l’Orient

à l’Orient nouveau

Pour eux mes côtes s’étendent en un pont solide.

 

« Ils partiront et tu demeures »

« Idole abandonnée par les prêtres au vent »

« Qui la fouette et la brûle »

« Les mains vides, crucifiée, seule »

« Dans les nuits de neige et l’horizon en cendres»

« Et la cendre du feu et le pain en cendres »

« Ses larmes figées dans la nuit sans sommeil »

« Et à l’aube tu reçois le courrier »

« …La page des nouvelles… Comme tu la rumines »

« Tu l’épluches… tu reprends… ! »

« Ils partiront et tu demeures »

« Les mains vides, crucifiée, seule ».

 

Tais-toi hibou qui frappe ma poitrine

Hibou de l’histoire que me veux-tu donc ?

Dans mes coffres des trésors qui ne s’épuisent :

Ma joie exulte dans tout ce que j’offre

Du joyau de mon âge,

Joie des mains qui ont donné, foi et souvenir,

J’ai de la braise et du vin

J’ai les enfants de mes amis

Et j’ai dans leur amour du vin et du pain

J’ai ce qui me suffit de la moisson du champ

Et il me suffit d’avoir la fête de la moisson,

Ô retour de la neige je ne te crains point

J’ai du vin et de la braise pour ton retour.

(Marlène Kanaan)


S’aad al-Hamzani

1965 (Ha’il, Arabie Saoudite)-

 

Poète, journaliste, S’aad al-Hamzani a publié deux recueils : Le centre de l’intuition (1993) et Un Septième grand-père pour le silence (1997). Si le premier témoigne d’un respect de la mesure métrique, le second s’inscrit dans le registre du poème arabe en prose.

 

 

Le poème

 

Une virgule passe la nuit entière

En quête de deux phrases

Dans une page blanche.

 

 

Un choix

 

Toi

Et moi

Ne faisons qu’un

Qui pense

Deux fois.

 

 

Récolte

 

Je ne sens pas

Ma tête

Après qu’elle a mûri.

 

 

Identité

 

Des pluies

Perpétuelles

Drues

Tranquilles

Colorées

Parfumées

Masculinisées

Captivantes

Regrettant

De tomber sur un vieux tapis

Ne sont pas des larmes.

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)

Buland al-Haidari

1926 (Bagdad, Irak)-1996 (Londres, Royaume Uni)

 

Selon l’analyse judicieuse d’Amr Hégazi, « en posant au milieu des solennités du verbe poétique traditionnel la chaleur troublante et la présence charnelle du langage parlé, vécu, actuel et imparfait » Buland al-Haidari, désacralise le langage en le laïcisant (al-Arham Hebdo, 2-8 octobre 1996, p. 18). Ce dernier, à la fin de la Seconde Guerre mondiale crée, avec des amis, le groupe al-waqt al-dhai’ (Le temps perdu), autour de la revue du même nom. Sensibles aux courants littéraires européens ses membres s’exercent à transplanter à Bagdad les idées existentialistes. C’est dans ses premiers recueils Le Battement de la boue (1946), Le chant de la ville morte (1951) et Pas dans l’exil (1965), que Buland al-Haidari bouleverse l’écriture en introduisant dans sa poésie le langage vivant du quotidien. Il impose ainsi une nouvelle lecture poétique de la réalité qui va faire de nombreux émules. Son diwan, qui regroupe l’ensemble de son œuvre a été publié au Caire en 1995.

 

 

Stérilité

 

La même route

Les mêmes maisons liées par la peine

Le même mutisme

Nous disions :

Demain il mourra

Et de chaque maison s’élèveront

Des voix de petits enfants qui,

Glissant avec le jour sur la route,

Se moqueront de notre passé,

De nos femmes plaintives

Et de nos yeux glacés sans lumière

Ils ne sauront pas ce que sont les souvenirs

Pas plus qu’ils ne comprendront le vieux chemin

Ils riront sans se demander

Pourquoi ils rient !

 

Nous disions :

Demain nous connaîtrons le sens de nos paroles

Les saisons nous réunissent

Ici un ami

Là-bas un homme timide

Hier une passion

Et peut-être ne savions-nous ce que nous disions

Car aujourd’hui les saisons nous réunissent

Cet ami est sans ami

Cette passion est cynique et brutale

La même route

Les mêmes maisons liées par la peine

Le même mutisme

Et là-bas…

Il y avait derrière les fenêtres fermées

Des yeux caves qui se sont figés

En attente de gamins

Ils craignent que le jour passe

Avec le chemin.

 

 

Regret

(Première version)

 

Pardonnez-nous, hôtes vénérables

Le présentateur a menti dans son dernier bulletin radio.

à Bagdad, il n’y a ni mer, ni perle,

Ni même une île !

Tout ce que nous a raconté Sindbad,

Les rois des Djinns,

Des îles de rubis et de coraux

Des mille et mille pièces d’or de la main du Sultan,

N’est que légende façonnée

Par la chaleur de l’été dans notre petite ville

Par l’ignition des ombres à midi

Par l’ardeur des étoiles dans le silence nocturne,

Légende dans laquelle nous avions

Mer, coquillages, perles blanches,

Lune claire et retour de pêcheurs le soir,

Selon laquelle nous avions,

Dans la mystification du dernier bulletin radio

Un paradis rempli de candeurs et de songes.

Nous mentons, chers vénérables hôtes, pour renaître

Nous mentons pour que notre longue histoire

Reste cette légende de Sindbad qui nous donne

Mer, coquillages, perles blanches

Et heure de naissance.

 

Pardonnez-nous, vénérables hôtes

Le présentateur a menti dans son dernier bulletin radio

à Bagdad, il n’y a ni mer,

Ni perle, ni même une île !

 

 

Eh toi ! Tu es condamné !

 

J’étais sorti cette nuit-là

J’avais dix cartes d’identité en poche

Qui me permettaient d’aller et venir.

Mon nom est Buland fils d’Akram

Et ma famille est bien connue

Jamais je n’ai tué

Ni même volé

J’ai dix cartes en poche qui en témoignent

Alors, pourquoi ne serais-je pas sorti cette nuit-là ?

La mer ne connaissait pas de rivage

Et plus encore que l’œil de l’homme

L’obscurité était ample et profonde !

Le trottoir ne résonnait que du bruit de mes souliers

Tip, tap ! Tip, tap !

Tantôt je cueillais mon ombre près d’un réverbère

Tantôt je la diffusais ça et là

Puis je m’esclaffais

À la pensée de la maîtriser

Au point que je pouvais la rabattre derrière moi,

La noyer dans une flaque d’eau sale,

L’écraser sous mes talons

Ou l’étouffer dans mon manteau

Tip, tap ! Tip, tap !

L’ombre me suivait

Tip, tap ! Tip, tap !

Si un homme jouit de plusieurs identités

Bien grande est son ombre

Dans une époque qui n’en a aucune.

 

Je chantais, sifflais, criais, riais, et riais encore

Et je croyais posséder toute la mer, toute la nuit

Et tous les trottoirs obscurs

Jusqu’à les obliger à m’écouter,

Se faire l’écho de mon appel

Être une pièce de mes souliers

Tip, tap ! Tip, tap !

Je palpais les papiers dans ma poche

Ici mon nom

Là ma photo,

Le tampon du préfet

Et la signature du ministre de la Justice

Qui, fier de son paraphe

Alla jusqu’à entailler ma bouche,

Faire sauter une de mes dents

Et lacérer mon adresse

Je craignais que… mais j’avalai ma langue !

Des sept autres cartes

Je jure que si une montagne était venue à passer

Elle se serait prosternée

Devant l’évidence de ma grandeur de poète,

De ma connaissance et de mon art

 

Car j’ai dix cartes en poche

Je chantais, sifflais, criais, riais, et riais encore.

Si un homme jouit de plusieurs identités au cœur des ténèbres

Bien grande est son ombre !

Dix cartes dans une époque sans identité.

 

Le lendemain, deux policiers se présentèrent

à ma porte et me demandèrent : Qui es-tu ?

Moi ? …

Buland, fils d’Akram !

Ma famille est bien connue

Jamais je n’ai tué

Ni même volé

J’ai dix cartes en poche qui en témoignent

Et je suis… alors pourquoi ?

 

Ils se gaussèrent de moi

Et des dix cartes

Et devant mes yeux je vis

Briller et tomber une main, ô lâcheté et déception …

Eh toi, tu es condamné !

Qui toi ?

Que faisaient-ils de mon nom, de ma photo

De la signature du ministre

Je ne sais … Je ne sais …

Mais je compris que mes cartes

N’étaient pour eux que des pièces à charge

Et que j’allais passer cette nuit-là en prison

Au nom de mes dix identités

Je ris, ris et ris encore.

 

Tout individu pourvu d’une identité

Dans une époque qui n’en a aucune

Est fatalement condamné.

Déchire-la, oui, déchire-la, geôlier !

Écrase-la, oui, écrase-la, geôlier !

J’entendis alors ses pas derrière moi

Tip, tap ! Tip, tap !

Il était le propriétaire de la mer, de la nuit

Et de tous les trottoirs obscurs

Tip, tap ! Tip, tap !

 (A. K. El Janabi et Mona Huerta)


Jalil Haidar

1945 (Bagdad, Irak)-

 

Poète issu de la génération des années 1960, Jalil Haidar a publié six recueils de poèmes et notamment : Les poèmes contre (1974), Encre pour la nuit, homme pour le lieu (1982), Poésie et résistance (1983) et L’oiseau du quoi de neuf (1993). Éditeur depuis 1992 de la revue bilingue en suédois et en arabe Le coin, il a lancé en 1998 une maison d’édition « Gilgamesh » et en préside la Société éponyme qui réunit dans un même cénacle des écrivains émigrés et des auteurs de différentes régions de Suède. Poète de la contestation lucide, il s’inscrit dans une mouvance surréaliste.

 

 

Comme l’amour au moment de l’adieu

 

Quand la bannière abandonne sa main

sur le bord de la terrasse

Quand le couchant se pose sur un puits

Quand nous fermons sagement

le coffre du passé

Quand le fou de Leila renifle la femelle

dans un troupeau de saluts

Quand le miroir se brise dans le souvenir

Ou

Quand nos idées se hérissent derrière le texte,

Quand des oiseaux s’effarouchent dans les têtes,

Quand une fleur s’empourpre dans la cage

Quand tu tapotes du bout des doigts

la vitre de l’attente

Comme un soupir,

Comme la colonne de chevaux de ces vagues bédouins

qui ravirent larmes et poussières

Comme un chapelet craquant

dans la main inconnue

Comme un escalier de pierre

Comme la tendresse dans la guerre

Comme un enfant dans le vent froid

Comme la passion

Ou

Comme les lignes de la main

que le bonjour accable

Comme des imbéciles dans un arsenal

Ou encore

Comme une embrasure de porte au mystère enivrant

Comme un anesthésique dans le lac

Comme la toux sortant d’un moulin

Comme une certitude ou une conquête,

une tasse de café sur un rocher,

un coup de feu dans l’eau

Elle est ainsi,

Ainsi

Comme l’amour au moment de l’adieu

Comme une chanson dans un immeuble voisin

à la fenêtre ouverte

Comme une femme enceinte qui dévore une galette dans un taxi,

Comme une encre sur les lèvres,

un cortège funèbre d’enfants,

un mannequin dans une boutique,

un bus qui s’arrête tard pour le pain,

une rupture entre les gazelles,

Comme un joueur de cartes qui a tout perdu

Puis a oublié sa pomme sur la table,

Comme un siège dans un coin

Ou

Comme du hachisch avant de dormir

Comme un ventilateur où est suspendu un homme

une pastille de menthe dans la bouche

Comme le sommeil est dans la bière,

Un récit de l’été dernier

Comme une remorque oubliée

dans un tunnel perdu

Comme un guerrier qui a égaré sa conscience dans une chanson

Comme une bannière

une bannière qui comme le guerrier a perdu sa main

Elle est ainsi

Comme l’amour au moment de l’adieu.

 

 

Pour chercher seulement

 

Cherche dans les voix obscures des passants

Cherche dans la lumière

Cherche dans le réveil

Cherche dans l’oblique de ton histoire jusqu’à la mort

Cherche dans les chemins égarés

Cherche dans la forêt

Cherche dans la racine

Cherche dans les caches inconnues

Cherche dans un astre qui se détourne cette nuit vers la terre

Cherche dans toute chose

Un sens

Un autre secret

Pour ta vie.

 (A. K. El Janabi et Mona Huerta)

Ounsi El-Hage

1937 (Beyrouth, Liban)-

 

à l’âge de dix-huit ans Ounsi El Hage publie ses premiers poèmes et quelques traductions de poésie française dans la grande revue littéraire libanaise al-Adibb (L’homme de lettres). Il est ensuite l’un des premiers collaborateurs et sans doute la voix la plus radicale – « le plus pur d’entre nous » disait Adonis – de la revue de Youssef al-Khal, Chi‘r (Poésie) publiée de 1957 à 1969. Ses critiques des courants idéologiques qui traversent la poésie arabe d’après-guerre restent parmi les textes les plus singuliers de la revue. Si Chi‘r est restée pour la postérité comme un médiateur du surréalisme c’est bien à Ounsi El Hage qu’elle le doit. Ses traductions des œuvres d’André Breton ou d’Antonin Artaud sont accompagnées de longs commentaires contextuels et analytiques. Adaptateur d’auteurs dramatiques européens, Ounsi El Hage est auteur de six recueils de poésie, de deux volumes d’aphorismes et d’un ouvrage en trois tomes réunissant ses plus insolentes chroniques de l’actualité littéraire et sociale publiées entre 1964 et 1987 dans le grand quotidien libanais an-Nahar.

Son premier recueil, Lan (Jamais) lance un pavé dans la mare des lettres arabes de l’époque. La préface constitue le premier manifeste arabe en faveur du poème arabe en prose, genre méconnu jusqu’alors. Ainsi, dès 1960, il proclame que la poésie doit éveiller ses propres ombres à la lumière et non plus ronronner dans le giron des règles éculées. En réduisant le titre du recueil à une simple particule aspectuelle indiquant la négation absolue dans le futur, Lan, il veut exprimer le refus total dont la langue arabe ne se remettra jamais. Tournant le dos à la rhétorique qui caractérise si fortement la littérature arabe, il livre la langue à toutes sortes d’expériences et d’expérimentations, met à sac la syntaxe et démasque l’éloquence derrière laquelle se cache la vérité de l’oppression. Comme autant de hiéroglyphes, les modèles préfigurés du langage, qui portent en eux la méfiance aristotélicienne de l’invention et de l’imagination, se prêtent aux déchiffrements. Ces jeux coïncident par nature avec son désir d’arracher l’amour de la gangue sentimentale où la tradition poétique arabe le confine, pour montrer la femme, présence incontournable dans sa poésie, réelle, vivante et rédemptrice. Son beau recueil La Messagère aux cheveux longs jusqu’aux sources (1972) en est sans doute le meilleur exemple.

 

[éternité volante, (Sindbad /Actes-Sud, 1997].

 

 

Chant dispersé

 

Je ne te donne pas de nom musical.

Je ne t’offre aucune surprise.

Je suis passionné de ta nudité et mon délire en tire son prestige.

Je suis un prix à ta gloire.

Quel est le sens du symbole ?

Une bouche dans l’eau.

Je ne suis que bouche chauve, mes œuvres sont violées, désœuvrées.

Le symbole est une absence.

Ton nombril fait disparaître le monde comme un vertige d’eau.

Force est le symbole, paresse armée ton rayonnement.

Je suis un microbe choyé entre tes seins.

On a gratifié les femmes de noms étranges.

Si je t’avais donné un nom, je l’aurai oublié.

Il y a des livres qui ont une senteur de chambres, je leur crie : O livres vous avez une senteur de chambres ! Il est une poésie de verres brisés : O bris de verres ! Personne ne me surprend à te donner ces noms. Tu es évidente, ton hâle me poursuit et les essoufflements de ta matrice me hantent.

Dans mes yeux tu joues ton rôle et de tes fenêtres tu me perces la moelle.

Le rêve réside dans ton boudoir qui n’est que ruse consciente.

Comment vais-je t’appeler ?

Je te trouverai une prison.

Mais qui m’en sortira ?

 

 

Le clown

 

1960

 

Approchez ou fuyez

Je sauverai le chant,

Je rincerai la terre.

Des moutons égarés est ma gorge, cendre des élégies et psaumes sont mes cheveux. Je mange la lanterne et gonfle le fantôme. Je m’étale sur les collines du verbe.

Pour cela la foudre s’élève à mon signal. Mort à la fleur qui s’habille en Babel et se protège avec la griffe de la rosée. Mort aux géants pansés par des femmes, géants qui lancent les flèches de l’alchimie et l’étoile filante, qui font bouillir les tempêtes comme des gibiers. Ils attachent leurs clients avec la résine des seins et cirent la lignée.

(Et pourtant, ils sont beaux

comme une traîtresse,

habiles comme les manteaux des cavaliers. Je les crains et je prends froid. J’ai perdu tout mon sang !

Qui écoute des mots aux pieds nus ?)

 

Moi le poète

L’arbre des ogres matrice des déserts reine dévorante

Je souffle mon néant.

Sauterelles des éléments

Nous sommes

Nos enfants naissent des verrues, nos femmes pêchent les convulsions et recensent les étrangers…

Je suis venu de loin… Velours et nuit ? J’ai sauté au dessus de l’anneau et qu’on ose Dire que je suis vanité ! J’ai pillé les tombes et fouillé le verbe avec la vengeance de ma raison.

Ô avaries

Récepteurs

Oiseaux

Ô vent

Laboureur de l’encre vitrine de l’alphabet

Vent martyr

Vent

Mot vent, vent verbal

Vent vocable, ô vagues, poussière volante, ô oiseau, fleurs, couleurs, ô objets et éléments ô branches des femmes et chambres du rêve, ô iris visions de gelée, ô larme, allons vers le massacre où le craquement de mes os est l’hymne du réveil.

Tranchez le poète et sa progéniture…

 

Longtemps j’ai appelé et me suis davantage égaré qu’un coquillage. Qui connaît mon dos ? Le couchant et le lever du soleil ne sont que tricheries dans un sac. Je t’aime. Partout où tu voles, tu captes un rendez-vous avec la chance.

J’ai rêvé, il y a des doigts dans mon rêve. Qui des amis ignore ton frisson ?

Je suis épuisé sur mon cahier. Mon corps est solitaire. Il n’y a pas de bec pour gratter ma paume. Je reste sur les genoux, la cible du cri me capture et les regards se détournent de ce qui m’arrive.

Le troupeau tranche.

Bonne fête, caravane !

Les chagrins s’enfuient dans le cadavre et la fontaine des secrets s’est noyée, est descendue,

A explosé.

Le troupeau s’est arrêté pour regarder.

Ils se sont arrêtés mirant furtivement ma mort et, de chaleur, ont tiré leurs cheveux.

 

1962

 

Ta voix est douce. Je dors dans ton isolement. Je te sens avec mes deux mains.

 

Tu m’invites au ruisseau ? Il faut que je revienne éclatant.

 

Exquis comme la grêle.

Ton corps entraîne de la torpeur vacante. J’ai fui la superstition et l’exil et sur toi j’ai coulé les vagues. Passe : il n’y a personne dans l’esprit.

Ton petit matin déborde et la mort est ajournée. Viens, sors moi de mon fourreau, je brille pour toi,

Et deviens le visage du peuple.

 

L’amour ! La chouette enserrée dans le soleil

Les ruines aboyantes

Le saule coupeur

Les yeux ignorés dans le cœur

La minute est lisse, maîtresse des offrandes, tu hurles avec l’une de tes prunelles.

 

Y a-t-il un mensonge comme le mien ? Un roi comme mon roi ? Tel un son descendant, je résonne dans son tambour. Que reste-t-il ? J’ai évacué de ma bouche ta voix douce. Mon air demande l’hospitalité à l’amour, il traite les visages, unit les affluents noirs. Ma mémoire a inauguré son temps.

Un poulpe aplanit le voyage, résume les glandes, perd la parole.

 

Je te traîne vers mon époque odieuse.

Je te hais…

 

 

Dans le givre le manteau est un mot

 

Écris ta visite sur les saisons. Écris sur le pain et le vin ton baiser. Écris sur la surprise.

Écris.

Écris sur le feu et le laurier, ton désir, ton spectre, tes rêves.

Tu retourneras demain à ton maître.

à la joie de ton maître ?

À ton maître.

À la colère de ton maître ?

À ton maître !

À la merci de ton maître ?

À ton maître !…

Écris.

Écris ton illusion, ton passage sur les références et les fenêtres.

Tu n’es pas le printemps qui vient chaque printemps. Entre et écris. Écris les vocables de la mer et de la terre. Écris l’enthousiasme et la fatigue. La perdrix et la pierre. La douceur et la force. Écris l’acteur et le martyr. Le lit et la conscience. Livre-toi à ta main, laisse ta main se répandre sur les sources.

Tu meurs ô homme.

Écris !

Écris !

Écris !

Ton mécontentement de la neige, ta colère du cuivre, ton affection du soleil. Écris ton amour dans tous les yeux.

Que l’allumette soit un mot dans l’ombre, le manteau un mot dans le givre, la brise un mot dans la chaleur, et un mot l’éloignement et la rencontre, la bouche et le fleuve.

Que les hommes après toi dorment avec le mot.

Que les femmes après toi dorment avec le mot.

Et que le mot soit toi après toi.

 

 

Le calice

 

Je ne m’arrête point

Je ne m’arrête point

En habit blanc sous la lune

Noyé

Le lendemain

Entre des battements de cœur.

 

Tu es

Dans la voûte du brouillard

Dans les puits rectangulaires du couvent

Dans les fêtes

Dans le rayonnement des vitrines

Dans les mélodies populaires

Dans les abeilles à la rumeur désespérée

Dans les vins et le départ des bateaux

Tu me restes sans que je ne le sente

Tu me restes et je le sens

Les rides et les fraîcheurs s’apaiseront

La terre tendra la tête

Et d’un mot à un autre

D’un oiseau

À un autre

Elle nous suivra.

 

De loin j’ai entendu

Et lorsque j’ai tenté de m’approcher

Tu as posé ta main.

 

De loin, j’ai entendu

Et derrière les forêts

J’ai vu des peuples séculaires.

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)

Mohammed Ali Chemseddin

1942 (Biet Yahoun, Sud Liban)-

 

Auteur de plusieurs essais, de divers recueils poétiques et de contes pour enfants, enseignant d’histoire de l’art, membre de l’Union des écrivains libanais, de l’Union des écrivains arabes et membre fondateur du club littéraire du Sud Liban, Mohammed Ali Chemseddin est un poète de grande innovation. Dès son premier recueil Poèmes de contrebande à mon amour l’Asie (1975), son œuvre s’enracine dans son monde si particulier de poète et puise dans son imaginaire tout ce qui peut servir à comprendre la profondeur et le mystère de l’écriture, ses ombres et ses fulgurantes clartés. Aucun registre poétique ne lui est étranger et sa poésie, tour à tour érotique, politique ou existentielle, regorge de mythes et de symboles.

 

 

La quête de Grenade

 

Dans le carillon du Barada

Dont le Golfe s’abreuve, les palmes résonnent,

Elles cognent au volet de ma mémoire,

Ouvrant dans ma tête un gouffre qui m’aspire

Et la somnolence me gagne.

Ma langue est dévastée

Je sais que je n’ai plus rien

Mais je persiste à lire dans les astres.

Comme un dé, je jette une étoile

Sur la blondeur de tes sables royaux

Puis, je la renvoie.

Tes pieds m’emportent dans une ronde

La voûte de ton tétin prophétique (pas de larmes)

S’effondre comme un château d’eau

Et dès que tu commences, je tombe aussi.

Alors tu t’en vas auprès des étrangers

Chargée du liquide de la première semence

Et tu traverses les deux fenêtres,

Riche de la magie de ton époque disparue

En la Grenade du corps

Dans la mer tu ne rencontres que les doigts des enfants,

Ces ailes apprêtées par le Golfe

Tu descends dans son miroir bleu

Et l’imposture me devient évidente

Chiens de mer et corsaires

Tu te morcelles dans l’écume

Mon pied dessine sur la face de l’eau

L’ombre des dieux errant sur les plages

Je les dépose comme un vase à tes pieds, les détruis

Puis je détruis ma mémoire et celle des palmeraies

Et je dis : « Je suis le dernier des morts

Et ton visage est le premier ! »

Je n’ai plus rien

Ton ciel se dilate :

Une moitié, comme les vagues, pour le voyage

Une moitié, comme l’enfant, pour les dévotions

Ton ciel toujours s’étend

Je m’anéantis et tu grandis

Tous les oiseaux meurent debout

Traversés par la gazelle du temps

Toi la gazelle qui court et m’attire à toi

La somnolence me gagne

Je fonds en larmes :

Le vent me pardonne.

 

 

L’amiral des oiseaux

À Abdelwahab El Bayyati

 

La chair des oiseaux se disperse le long du rivage

Sur le rocher l’écume

Dessous dorment des serpents aquatiques

Ainsi tout revient à l’origine.

La bouche de l’archipel salive d’abondance

Les eaux trônent

Dans les abysses gémissent les navires.

« Tout ce qui fut, ami, ne fut jamais »

Le prince des mouettes est aveugle

Et les oiseaux dans l’arène des vagues s’abîment.

 

 

Roi et écriture

 

Lorsque les mots s’épuisèrent

Et qu’aucune parole ne vint à ses lèvres

Scheherazade referma toutes les portes du conte

Et se prépara à recevoir au matin la mort inéluctable

Elle prit toutes ses parures

S’assit sur le fauteuil à bascule

Posa un diadème de lys sur sa tête

Et deux étoiles sur ses frémissants tétons

Elle couvrit du khôl de la nuit son ventre argenté

Et déploya, comme deux fleuves mêlés d’eau

Et de désir, ses jambes douces.

Lorsque le roi se présenta chez elle

Malheureux et troublé comme quelqu’un

Qu’on aurait torturé ou dépossédé de sa fortune,

Scheherazade était éclatante de splendeur.

Le lendemain lorsque les gardes ouvrirent la porte

Elle sortit seule rayonnante comme un soleil matinal

La couronne sur la tête et le sceptre à la main.

Le roi ne se montra pas au peuple

Mais on l’aperçut jeté sur le balcon

La tête ballante comme un fruit vide

Dans l’immensité de dieu.

 

 

Les portes

 

J’ouvre dans mon corps une porte vers la mer

J’ouvre dans la mer un chemin sans retour

J’ouvre dans ma maison la taverne de mes vies

J’ouvre vers le cancer mon tropique

J’ouvre dans Thèbes un soleil noir

J’ouvre cinq citadelles dans le désert

J’ouvre le chemin des flûtes vers Samarcande

J’ouvre derrière les portes un huis secret

J’ouvre dans Kûfa la porte du Mihrâb*

J’ouvre dans ce Mihrâb un sentier

Qui me hisse au paradis

Je creuse au paradis un passage souterrain

Qui me descend aux enfers

Je creuse en enfer un chemin

Qui me porte à la femelle

J’ouvre dans le corps de la femelle

Une porte vers le monde invisible

Dans le royaume de l’Unique

J’ouvre une porte à répétition.

 

*Le Mihrâb : châsse dans la muraille d’une mosquée, orientée vers La Mecque.

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


Paul Chaoul

1942 (Beyrouth, Liban)-

 

Co-fondateur de l’éphémère parti Le mouvement libanais de la conscience, poète, critique littéraire et traducteur de poésie française, Paul Chaoul a publié deux livres sur la culture maghrébine moderne et l’art dramatique arabe. De ses premiers recueils poétiques, Toi qui plantes comme une dague ta vieillesse dans la mort (1974) et La boussole du sang (1977), jusqu’à son dernier Les Feuillets de l’absent (1992), sa poésie présage une rupture originale avec l’optimisme de la poétique moderniste des années soixante et relate le voyage du Verbe dans les terrains vagues d’une langue dominée par l’éloquence où le poème, ce « gouffre étincelant », doit pour exister, s’exposer au vide.

 

 

Mort de Narcisse

(Extrait)

 

Que sont ces astres qui respirent dans le corps ? Que sont ces deux yeux qui boivent l’espace ? Qu’est cette proie impossible et tranquille parmi les éléments ? Qu’est cette lune dorée glissant sur une peau royale et sur des membres ruisselant dans une pureté de cristal ? Ô, monde, monde imparfait, voici ce visage, ses traits figés peuvent te parfaire ; les lignes en cire se fondent en ses propres lignes lisses. Voici ton visage, le point à partir duquel les choses commencent et finissent. Ô monde manquant, voici ton trésor qui ne s’épuise pas, enroule-toi dans ces dons divins, prélasse-toi dans cette absence absolue. Voici Narcisse ! Narcisse qui avance toujours vers son aube unique, sa seule saison, son seul miroir, qui, d’entre les hautes murailles, avance toujours vers lui-même. Présent entre toutes les absences. Il vient seul et ne part pas. Narcisse transforme la distance en une pierre, la voix montée en oubli. Il transforme le mouvement en ce qui ressemble à des piliers de marbre, ce qui ressemble à ses paupières. Que chacun se prosterne devant sa passion débordante, brille dans son exubérance éternelle, se dévore lui-même et prenne plaisir à ses fruits, se répète dans son huis clos, dans son air immobile.

Tout ce temps rêveur est ton temps, Narcisse, ton temps décontracté dans une présence infinie, une présence qui ne bouge et n’arrive pas, accroupie dans son trou froid. Toute cette splendeur vient de toi Narcisse. Ton eau est à toi. Ton soleil, ton air. Aucun oiseau ne peut laisser choir une plume sur ta belle muraille, aucune femme n’est capable d’érafler ta vaste présence. Ouvre tes sens sur tes sens, ton œil sur ton œil, ta main sur ta main, ta mémoire sur ta mémoire. Car il y a les trésors éternels, tes trésors. Tu es père, mère, mari et femme, bourgeon, rose, fruit, et jardin. Mâle et femelle. Début et fin. Puceau éternel, protégé dans ta tour d’ivoire comme toutes les vierges d’épopée, aucune voix ne t’atteint, aucun signe ne peut te captiver, pas une bouche mortelle ne peut séduire ta bouche immortelle, prends possession de ton seul trône, Narcisse. Sois obséquieux avec ta grandeur. Avec ta beauté, lave les miroirs qui pourtant remplissent le monde, et disperse les fleurs et les parfums sur ton visage placide, un visage fixe qui brille dans ses conquêtes éternelles derrière ses traits tranquilles, étincelants dans ses victoires immortelles.

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)

 

 

Les Feuillets de l’absent

 

Dans la chambre le corps ne dévoile pas son ampleur.

De volumes il a besoin ou du vent qui l’effleure.

Dans la chambre le corps ne réveille pas son ampleur.

Des sens il a besoin ou de paroles qui le retiennent.

Dans la chambre les mains ne retrouvent pas leur corps.

 

Le Corps de l’absent.

 

*

 

Qu’observent-elles tes lèvres silencieuses ?

Un baiser jaune étreint derrière toi le jardin.

Les morts recherchent leurs blessures.

Qu’observent-elles tes lèvres silencieuses ?

Un baiser jaune étreint derrière toi le jardin.

Les morts sur toi murmurent leur âge et refroidissent.

 

*

 

Un silence dans la chambre. Une lampe éclaire les volumes indistincts. Un vent poursuit celui qui marche dans la rue. Celui qui marche le long de la rue poursuit un corps qu’il ne connaît pas. Un silence dans la chambre. Une lampe éclaire les volumes indistincts. Des hommes, des femmes et des guerriers agonisent, poursuivent celui qui marche dans la rue. Celui qui marche le long de la rue poursuit un corps qu’il ne connaît pas.

Un silence dans la chambre. Une lampe éclaire les volumes indistincts.

Un visage s’excuse dans un long silence.

 

*

 

Une fenêtre dans ta chair s’ouvre et se ferme.

Une fenêtre qui ne te voit pas.

Qu’elle est lourde ton absence !

Qui est celui qui toute cette nuit respire au-dessus de ma tête et à qui je ne

réponds pas.

Qu’elle est lourde ton absence !

Qui est celui qui toute cette nuit respire au-dessus de ma tête pour que je ne lui réponde pas.

 

*

 

L’absent ouvre ses yeux depuis le matin et personne ne le voit.

La lanterne qui le veille demeure et le veille.

L’absent ouvre ses yeux depuis le matin et personne ne le voit.

La fenêtre close qui le veille demeure close et le veille.

L’absent ouvre ses yeux depuis le matin et personne ne le voit.

La porte close qui le veille demeure close et le veille.

L’absent ouvre ses yeux depuis le matin et personne ne le voit.

Ses pas qui l’exceptent résonne sur le pavé de la ville vide.

L’absent ouvre ses yeux depuis le matin et personne ne le voit.

Un obscur incendie il voit devant lui.

(Marlène Kanaan)

 

La boussole du sang

Extrait

 

et tu attends un bec qui ferait exploser les rochers

et tu attends un enfant qui dissoudrait  les frontières

entre la craie et la neige entre le fer et le lilas

entre la pierre et le pigeon

 

et tu attends des saisons qui étendraient leurs libertés

dans les sources, les pluies et les vents

***

o matins qui restez illuminés de l’éternité à l’éternité

sur les tentes de sang et des mots

o matins des chevaux qui fusent des veines

o matins de la terre première, du temps premier

et de la première mort.

 

un instant frémit puis se relâche dans le convoi de cuivre

la vitre  poussiéreuse luit  

une autruche s’enveloppe dans son absence

 

(V. Khoury-Ghata)