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Ghassan Zaqtane

1954 (Beit Jala, Bethléem, Cisjordanie)-

 

En 1967, Ghassan Zaqtane part avec sa famille pour Amman puis Moscou où il finit ses études secondaires. Il rejoint les organisations palestiniennes à Beyrouth en 1979 et part pour Damasse en 1982 après l’invasion israélienne. Il s’installe en 1986 à Tunis, où il dirige quelques années plus tard la revue littéraire al-Bayadir (Aires). Journaliste, rédacteur en chef de la revue publiée par La Maison de la Poésie de Palestine al-Chou‘raa (Les poètes), il vit aujourd’hui à Ram Allah. Auteur de différents recueils poétiques on retiendra en particulier Bannières (1984), L’héroïsme des choses (1988) et Ciel léger (1992). Sa poésie qui se nourrit de fines observations, capte l’éphémère avec des images dissonantes et morcelées qu’il transforme en ex-voto à la mémoire blessée.

 

 

Paysage

 

Ils s’élèvent sans un regard

Leur silence couvre leurs présences

Leurs propos diminueront tout en haut.

Dans les plaines, le sommeil de la création

Et la solitude des tués

Résonnent clairement.

En bas…

Les carillons du regret profond s’élèvent

En bas… les arcs des collines répartissent la lumière blafarde

En bas… les lieux se rejoignent…

Et l’on peut voir l’immensité de la terre

Où sans aucune intention ils s’assiéront.

 

 

Présence

 

Il est là qui mêle tout dans la nuit

Qui empoigne le cœur

Et illumine la chambre des morts.

 

Le chien soudain se tait

Les meubles se font plus sombres.

 

Soudain…

Le jasmin cogne ses branches contre la vitre.

 

Des pas gravissent les trois marches

Des pas dans le couloir

Des pas dans l’ombre

Des pas… comme l’absence.

 

Les fleurs depuis deux jours fanées

Relèvent leurs pétales…

 

Au tableau, le joueur de luth

Relâche les doigts…

 

Soudain…

La poignée de la porte !

 

La complainte du mari

 

La nuit

Lorsque mon miroir sèche et que crie mon mari

Qu’une fenêtre, en rafale se lève

Devant ma maison, sur le muret

Qui semble plus haut dans la nuit,

… Tu es là-bas, nette  et tranchée devant le feu

Ta voix effleure les objets…

Souvenir de nos pas sur le seuil,

Souvenir de deux palmiers à la hauteur obscure

Souvenir de l’attente du fleuve,

Souvenir…

… Nulle fleur sur le marbre

Nulle litanie dans l’air

La méditation des roues luit sur la boue des champs.

Une obscurité bat de toute sa vivacité… et se pose

Souvenir

Puis souvenir

Puis mon odeur…

Rien que mon odeur.

(Layla al-Massri)


 Salim Barakat

1951 (Qamechli, Syrie)-

 

Kurde du nord de la Syrie, Salim Barakat quitte en 1971 son pays pour ne jamais y revenir. Exilé à Beyrouth puis à Chypre, il se voue à la littérature, devient secrétaire de rédaction de la revue dirigée par Mahmoud Darwich Al Karmel, avant que ses pérégrinations ne l’éloignent de la Méditerranée pour le conduire à Stockholm. Il est surtout connu en France pour ses romans traduits par François Zabbal chez Actes Sud. Pour l’essentiel, son inspiration est tirée de sa vie et de l’histoire du peuple kurde. Auteur d’une douzaine de recueils, sa poésie défie tout traducteur tant elle utilise, dans des relations incongrues, des mots obsolètes. D’apparence quasi automatique sa veine poétique, dans un souffle identitaire et pastoral, sonde à la fois l’inconscient collectif et la conscience malheureuse de son peuple.

 

 

Deuxième courbe de la rue Aphrodite

 

Suspends la nuit,

Suspends la nuit comme ton chapeau

Et appelle le jour, cocher brisé près de ta calèche vide.

 

Quatre-vingt-dix degrés au-dessous de la menthe

et trente au-dessus des girofles

Quatre-vingt-dix degrés à la merci des muscles qui tout doucement s’amollissent du scandale de la cellule et de l’irruption, hier, d’enfants semblables à l’appel avancé d’un lendemain d’âge mûr.

Alors approche, toi qui suspends la nuit comme ton chapeau et fixes longuement près de ta calèche vide, le jour, ce cocher que tu n’appelles point.

 

Ô toi l’annonciateur de la résurrection de la vigne et du jugement du vent, approche-toi des chefs de file qui décrivent le soir caché dans la parole du jardin échangeant des cigarettes allumées sous la poussière familière que tu couvris de ta brise intime. Oublie tes distances confuses et ce soir qui glissa, que tu essayas de soutenir avant que vous ne sombriez ensemble dans une rhétorique se pavanant avec sa soirée.

 

Ô toi le guide de tes villages, tu es à quatre-vingt-dix degrés dans la rosée.

 

 

La millième courbe qui s’accrocha à moi après la foudre

 

J’entrerai dans cette maison quand je jetterai mes os dans l’âtre.

J’entrerai dans cette maison, m’accrochant à l’endroit insaisissable, à la sépulture qui me soutient de ses cachettes de hyacinthes et aux tigres verts escaladant l’arcade des ténèbres bénies vers mes désirs.

J’entrerai dans cette maison par sa dixième porte et par sa vacuité aussi lisse que les trois marches du seuil. Je couperai les gâteaux d’hier en tranches digitales soulevant les mains avec les éventails de la mort vers l’éternité libre dans ses chaînes, vers moi et mes compagnons quand ils jettent du haut de leurs terrasses les couches du jour et rient sous les masques cléments et l’opalescence des profondeurs dans lesquelles soufflent les césars obtus.

J’entrerai dans cette maison

J’entrerai dans cette maison, avec…

J’entrerai dans cette maison avec mes mille otages

J’entrerai dans cette maison avec les tornades

que nulle écriture ne parvient à calmer.

J’entrerai dans cette maison, avec la distraction de la terre et la grisaille des gouttes d’eau.

J’entrerai dans cette maison, les yeux baissés comme un aïeul dont les petits enfants cachent le dernier soulier.

J’entrerai dans cette maison sans saluer

et me dirigerai vers l’âtre pour ramasser mes os.

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)


Fadhil al-Azzawi

1940 (Kirkuk, Irak)-

 

Poète, journaliste et romancier Fadhil al-Azzawi a joué un grand rôle dans l’innovation poétique irakienne des années 1960. Très actif dans le journalisme culturel, il fonde en 1969 la revue d’avant-garde irakienne Poésie 69 et participe à de nombreuses activités littéraires. Il prend en 1977 le chemin de l’exil et part pour l’Allemagne où il entame de nouvelles études qu’un doctorat sur l’évolution de la culture arabe analysée à partir du cas de l’Irak, viendra couronner. Son œuvre compte des romans, des essais et une douzaine de recueils de poésie dont L’arbre oriental (1975), Voyages (1976), Un homme jette des pierres dans un puits (1990) et Au bout de tous les voyages (1993). Sa poésie puise à l’expérience du surréalisme et des autres tendances de la modernité arabe et européenne. Expérimentale elle s’inscrit dans un registre fantastique et ne cesse de questionner la réalité arabe avec un lyrisme imagé et plein d’humour.

 

 

Poème auto-dévorant

 

Ils ne viennent ni dans les poèmes ni dans les mots du voyage

Ils ne viennent ni dans les poèmes ni dans les mots

Ils ne viennent ni dans les poèmes ni

Ils ne viennent ni dans les poèmes

Ils ne viennent ni dans

Ils ne viennent ni

Ils ne viennent

Ils ne

Ils

 

 

Le piège

 

Parfois traversant un fleuve

Nous nous voyons dans une autre époque

Parfois, fixant un miroir

Nous nous voyons dans la prison

Parfois harponnant une femme

Nous nous voyons dans l’exil

Parfois lisant des poèmes

Nous nous voyons dans la prose.

 

Savez-vous ce que nous devons faire ?

 

 

La cheminée

 

Une cheminée exhale de la fumée dans le vent

Parfois elle exhale des rêves,

De la tristesse

Elle exhale des traces d’hommes

Rapportant dans la chambre la parole des anciens

Elle exhale le silence d’une femme

Entre les bras d’un homme

Se rappelant la capitale de terreur

érigée dans le désert

Elle exhale nos souvenirs

 

Cette cheminée nous exhale jour après jour

Dans la nuit d’un autre ciel

Dans le vent.

 

 

Doigts

 

La répression se tient debout

Devant un arbre

Et tel un roi devant son peuple

Fait des signes de la main

à ses enfants

 

La répression va à l’histoire

Et lui rend ses faux billets

La répression pose sa main humide

Sur mon front

Et essuie mes larmes

Avec ses doigts.

 

 

Dieu et Satan

 

On parle dans le premier chapitre

De Satan désobéissant à Dieu

Dans le second

De Dieu chassant Satan du paradis

Dans le troisième

De la perplexité d’Adam

Dans le quatrième

Du déluge.

 

Enfin arrive le héros qui capture Satan

Et le bon Dieu règne sur le monde.

 

Alors de quoi parler ?

Dans le cinquième

Le sixième

Le septième

le huitième

Etc.

 

 

La porte

 

Une porte condamnée dans un champ abandonné

Des oiseaux blancs

Brillent sur une violette noire où le sang a coulé

- Quelles sortes de secrets peut garder une porte condamnée ?

- L’ouvrirai-je

L’enfant s’approche faisant fuir les oiseaux

- N’ouvre pas une porte condamnée

Peut-être venant du désert arabe

Vont surgir tes aïeux,

Une nuit éternelle,

Un soldat poignardé en plein cœur,

Ou encore un bourreau

Qui te tranchera la tête

Laisse cette porte de la nuit, mon enfant,

Laisse-la briller

Comme argent dans un champ abandonné,

Condamnée.

 

Rêves

 

Des fantômes s’assoient dans la prairie

Troquant rêves et quolibets

Des oiseaux de métal

Se perchent sur les branches

Et gazouillent pour l’histoire.

Ô rebelle ébloui, ne donne pas ton nom,

à ce qui n’a pas de nom

Ô conquérant, ne verse pas ton nom sur le sable !

 

Un mammouth noir pâture

Un cheval hume le cadavre d’un aviateur

Attaché à son parachute blanc

Un téléphone sonne dans une retraite

Je décroche bouleversé

Et converse avec moi même

à l’autre bout du fil

 

 (A. K. El Janabi et Mona Huerta)


Youssef Abou Lauz

1956 (Qaryat al-Kafeer, Jordanie)-

 

D’origine palestinienne, Youssef Abou Lauz poursuit ses études à Amman (Jordanie) avant d’embrasser la profession d’enseignant qu’il exerce successivement en Algérie, en Arabie Saoudite et dans les émirats Arabes Unis où il s’établit pour entreprendre une carrière de journaliste. Après des débuts au trimestriel Chu’un adabiyya (Questions littéraires), il s’engage dans la rédaction culturelle de l’hebdomadaire Chourouq. Il est membre de l’Union des écrivains jordaniens et de l’Union des écrivains des émirats. Avec des images qui s’appuient sur un discernement acéré du réel, sa poésie interroge les substrats du langage pour célébrer le quotidien et les aspirations des gens. Son deuxième recueil Fatma se rend de bonne heure au pré (1983) a été honoré par le prix de l’Union des écrivains arabes de Damas.

 

 

Le bluff de la poésie

 

Tu m’avais dit : « Cinq poèmes suffisent

Pour bâtir une maison.»

Alors je me suis jeté sur la poésie,

Mangeant le poisson de mon langage

Et couchant avec des sorcières

Blanchies au champ de bataille de la magie.

M’as-tu jamais vu obtenir la moindre maison ?

 

 

Les meubles du poète

 

Sur les marches, des livres assassinés,

Là, de la musique,

Des images épousant les rugosités du mur,

Un miroir dont le vestibule abrite la nuit

Blanche comme la mort,

Deux souliers jetés derrière la porte,

à la merci de l’obscurité et du froid,

Un lit, des femmes évanescentes,

Et un monde de métaphores.

Dans la chambre du poète on trouve tout cela

Mais une larme restée suspendue

à son cil gauche n’est pas tombée sur le siège,

La chambre pourra-t-elle lui trouver une place ?

La mer dormira-t-elle dans un coin auprès de la bougie ?

 

Ô visiteurs, espacez vos rondes nocturnes !

Pesant sur mon cœur comme un rocher de silex 

Quatre épouses y demeurent : ma poésie, mon vin,

Les reliefs d’une image d’amour et une aiguière de perdition.

 

Dors, poète, un mois encore

Car aucun soleil ne va se lever.

 

Le sommeil

 

Le sommeil est un jouvenceau peigné sur le côté

Son costume est en soie,

Et ses chemises en bribes de nuages.

 

Qu’il est ondoyant ce garçon !

Blanc comme le lait

Avec des souliers de vocable et de fumée

Il vient nous voir

Et de ses parfums enduit nos épaules.

 

Le sommeil coule ça et là,

De douceur, il couvre les femmes,

Les embrasse sur les lèvres,

Salue les hommes et s’en va.

 

Le sommeil,

Ce jeune amant qui connaît déjà tout de l’amour

A fini par s’établir dans les yeux,

Il y a bâti sa demeure et a renoncé à Dieu,

Il peut chanter ou s’emporter.

 

Si seulement j’avais été son fils,

Son cousin ou encore son frère de même père,

J’aurais mis à l’essai tous les yeux,

Et me serais lassé des femmes,

Jusqu’à épuisement.

 

 

(Antoine Jockey, A. K. El Janabi et Mona Huerta)


Abdallah Zrika

1953 (Casablanca, Maroc)-

 

Selon son traducteur, Abdellatif Laâbi, « Les poèmes d’Abdallah Zrika sont comme des roses sauvages qui auraient poussé parmi les immondices. De ce champ indigne elles tiennent les couleurs de l’anémie et des accès de fièvre. Rabougries, brûlées avant d’éclore, elles ne sont pas là pour l’agrément et le plaisir des sens. Fleurs du mal de vivre, elles sont à l’image des condamnés de l’existence qui habitent encore ce bidonville de Casablanca où Zrika est né ». Dès sa douzième année Abdallah Zrika écrit de la poésie et ne cessera de le faire. Ses lectures attirent les foules et c’est pour atteinte à l’ordre public qu’il est emprisonné à la fin des années 1970. Après une année de vie carcérale, il publie en 1980 deux recueils où transparaît son inquiétude de l’utilité et de la finalité de l’écriture : « Les mots me font peur. J’ai le sentiment parfois que ce sont des ombres qui me poursuivent, me pourchassent. L’homme écrit, écrit, mais la feuille blanche reste obstinément blanche… Que veut-il écrire, que veut-il dire cet homme qui essaie depuis l’aube des temps de remplir les pages blanches de signes noirs ? Tout ce qu’il écrit se noie dans la blancheur de la feuille. C’est pour cela que je vois les mots comme des cadavres et la feuille blanche comme un linceul ».

[Rires de l’arbre à palabre (L’Harmattan, 1982), Bougies noires (La Différence, 1998), Petites proses (L’Escampette, 1998)].

 

 

Rouge des pantalons du soleil

 

I

Ah comment voir

alors que mon œil est circoncis

 

Est-ce cela la terre

ou un caillou pour les ablutions

 

C’est quoi cette route qui s’étend du harem au paradis

 

Et cette femme qui n’a trouvé que le dos de son serviteur pour se hisser et regarder un cercueil passer sous sa fenêtre

 

Ces fontaines se déversant de la rouille d’une gorge

 

Ces astrologues empêchés par les mouches d’observer le ciel

 

Ces labyrinthes qui conduisent à la morsure d’un chien

 

Mais je ne savais pas qu’entre l’Orient et l’Occident

il y a un voile

et un chapelet de péchés

 

II

 

Comment ta main ne deviendrait-elle pas une pute

si tu peins chaque jour

 

Comment serait-elle si la toile devenait un champ

et ton œil un corbeau

 

Qu’auraient fait Monet Renoir et Pissarro

s’ils n’étaient pas sortis à l’air libre

 

Et puis comment serait la couleur de la folie sinon jaune

 

Que vaut un trait s’il n’est pas comme le fil du rasoir

 

As-tu vu ce visage comme un pain rond

ces femmes comme des patates

et ce soleil qui ne sert à aucun matin

 

Qu’aurait fait Matisse s’il n’avait pas soufflé

dans un pantalon rouge

 

à quoi aurait servi cette chaise cassée si elle n’avait pas attendu

que Van Gogh sorte du désert d’un hôpital

 

III

 

Ingres

Pourquoi le corps commence-t-il par le dos

 

Degas

Qui danse

La taille ou le vide

 

Michal-Ange

Quelle Renaissance y a-t-il si ce n’est la renaissance du corps

 

Aurait-on pu découvrir l’Amérique avant de découvrir les replis

du corps

 

J’ai oublié comment je suis entré dans ce très vieux bar

où Manet revêtait un pantalon olive froissé

Bonnard aidait une femme à enlever sa chemise

Matisse peignait un mollet avec le bleu de ses yeux

Et où je n’ai vu personne d’autre

 

à la porte j’ai vu Modigliani essayant de monter la bicyclette

d’une femme qui s’était penchée par mégarde

(Abdellatif Laâbi)

Sabah Zouein

1954 (Beyrouth, Liban)-

 

Critique littéraire au journal an-Nahar, Sabah Zouein a publié quatre recueils de poèmes en français et trois recueils en arabe dont Le Temps est toujours perdu (1993). Son compatriote Abdo Wazen parle d’elle en ces termes : « C’est dans la poésie que Sabah Zouein cherche, avec une étrange obstination, la poésie. Elle la trouve, l’imagine et en fait des variations. La poésie reste un désir enfoui au fond de son cœur, c’est pourquoi le point de départ de sa propre poésie n’est pas fixe. Elle est en projet permanent ». L’extrait suivant été traduit par elle-même.

 

 

Le temps est toujours perdu

(Extrait)

 

Elles se lavent avec de la terre, elles se jettent intenses entre le visa­ge blanc et la pierre.

 

Ou la pierre du non-temps, la blancheur de mes limites.

 

Ou mon front en une parole. Le front, ou les débris de la forme.

 

Lorsque je vois et lorsque la rivière, la pierre brillent comme l’instant du néant.

 

Je me suis enivrée d’une parole coupable. Je m’enivre du temps réduit à néant.

 

Mais la parole ici est dans sa possibilité. Ou brille le front.

 

L’écriture est toujours dans ses limites possibles. Où se trouve le non-lieu alors?

 

Radieuses sont-elles. Et je me suis enivrée. Je me suis aussi enivrée de l’absence de mes lieux.

 

Elles sont sorties du fond de l’erreur. Elles se dressent sur le bord de la parole.

 

Mon non-lieu n’est pas l’éternité. Mon lieu blanc, la peur vraie.

 

L’éternité est possible. Donc tiède. Quant à mon lieu extrême comment je l’ai trouvé ?

 

Je suis dans le lieu le plus difficile. Et le lieu de démarcation est plus loin que l’éternité. Comme la tentative dans le non-lieu.

 

Terre fautive comme ses lettres premières et je me suis penchée jus­qu’au crépuscule.

 

Le soleil est maintenant comme le’ couchant, et dégringolent les pierres premières, nous avons dégringolé avec elles dans le non-mot.

 

Le lieu grandit dans leur cœur. Il grandit dans la clarté de la mort.

 

Lorsqu’elles sont tombées dans la distance de mes signes, je tombe entre les moments intenses et le lieu de la fin.

 

Chaque fois que je quitte les lieux de nos signes et que tombent des mots et des paroles, lorsque de noire signe elles n’arrivent pas à sortir : qu’est le temps possible?

 

Parce qu’un soleil a resplendi sur mon sens, aussi parce que je nie suis enivrée de souvenirs. Elles ont donc couru vers Babylone et je cours dans la blancheur.

 

Le soleil est donc sur les lettres de Babylone, la lumière est donc mon non-lieu du doute.

 

Lorsque s’accumulent les moments autour de l’unique lieu, donc, lorsque nous nous sommes penchés sur le caractère et que le mot est appa­ru; le mot, à la limite de mon ultime non-lieu.


Index thématique

 

 


poètes du machrek


 

Al-Chi‘r al-Hurr (poésie libre)

 

 


Chawki Abdelamir

Salâh Abdel Sabbour

Hassan Abdullah

Nazih Abou Afache

Youssef Abou Lauz

Abdelwahab al-Bayyâti

Mahmoud al-Brikan

Ali al-Charqwi

Mohammed Ali Chemseddin

Amel Donkol

Mahmoud Darwich

Muhamed Faytouri

Jalil Haidar

Buland al-Haidari

Khalil Hawi

Ahmed Abdal-Moeti Hégazi

Sami Mahdi

Nâzik al-Malâïka

Salman Masalha

Hussaine Murdane

Abdel Aziz al‑Maqalih

Mohamed Afifi Matar

Salah Niazi

Nizâr Qabbânî

Samih al-Qassim

Badr Chakir al-Sayyâb

Sadik al-Sayyigh

Hassan Téléb

Abdul al Rahman Touhmazi

Nabeel Yassine

Sa’di Youssef

 


 

Groupe Chi‘r et ses environs

 


Chawqi Abi Chaqra

Adonis

Ounsi al-Hage

Jabra Ibrahim Jabra

Youssef al-Khal

Mohamed al-Maghout

Issam Mahfouz

Fouad Rifka

Tawfiq Sâyigh


 

 

Le poème arabe en prose

 

(Ce classement peut sembler arbitraire du fait que certains poètes peuvent à la fois écrire à la manière d’al-Chi‘r al-Hurr comme c’est le cas de Fadhil al-Azzawi ou de Qassim Haddad. Leur engagement dans le poème arabe en prose est cependant suffisamment marqué pour qu’ils soient classés prioritairement dans cette section).

 

 


Awit Akl

Taha Muhammad ‘Ali

Fadhil al-Azzawi

Salim Barakat

Abbas Baydoun

Sargon Boulus

Paul Chaoul

Jean Dammou

Siham Daoud

Safaa Fathy

Mohamed Ali Farhat

Sobhi Habchi

Joumana Haddad

Qassim Haddad

Bassam Hajjar

S’aad al-Hamzani

Abdul Kader El Janabi

Nouri al-Jarrah

Dhabya Khamis

Walid Khaznadar

Issa Makhlouf

Maram al-Massri

Imane Mersal

Dunya Mikhail

Ibrahim Nasrallah

Amjad Nasser

Salwa al Neimi

Fatma Qandil

Saif al-Rahbi

Abdelmonem Ramadan

Mouyaed al-Rawi

Fawziya al-Sindi

Achour Bachir al-Touaibi

Abdo Wazen

Ghassan Zaqtane

Sabah Zouein

 


 

poètes du maghreb


 

Al-Chi‘r al-Hurr :


 


Mohamed al-Achari

Tahar Bekri

Mohammed Bennis

Salah Boussrif

Mohamed Ghozzi

Mansour Guissouma

Moncef Louhaïbi

Moncef Mezghenni

Mohamed al-Sghaier Ouled Ahmed

Mohamed Serghini


 


 

Poème arabe en prose

 


Driss Boudhiba

Rabia Jelti

Ouafaa Lamrani

Azzedine Mihoubi

Khaled Najjar

Hassan Najmi

Abdallah Zarika


 


Table des matières

 

 


Préface par Bernard Noël

Sans remords, le poème moderne

Le legs du passé

Innovation mais dans les règles de l’art

Frappe fort, la prosodie est sourde

Question de termes

La libération du vers

Que les mots dansent sur le sol urbain de la syntaxe

Poème de résistance et résistance du poème

Entre nuit et visions

Cette anthologie

 

Chawqi Abi Chaqra

Un oiseau

Une théière

L’étudiante

La faute

Les voisins me prennent pour un astre

Un royaume

Prendre le frais

La jarre

Salâh Abdel Sabbour

Mémoires du roi Ajib ibn al-Khassib

Chawki Abdelamir

Parole du rêve

Hassan Abdullah

Nature muette

Les idées

Nazih Abou Afache

Bénis soient les morts (extrait)

Youssef Abou Lauz

Le bluff de la poésie

Les meubles du poète

Mohamed al-Achari

Petites guerres

Adonis

Le retour du soleil

La ville

Il n’est pas étoile

La présence

Les rois mages

Miroir pour une question

Eux

Les poètes

Awit Akl

D’un œil renard, je t’enveloppe de regards

Taha Muhammad ‘Ali

Peut-être

Fadhil al-Azzawi

Poème auto-dévorant

Le piège

La cheminée

Doigts

Dieu et Satan

La porte

Rêves

Salim Barakat

Deuxième courbe de la rue Aphrodite

La millième courbe qui s’accrocha à moi après la foudre

Abbas Baydoun

Tombes de verre (extrait)

Abdelwahab el-Bayyati

La nuit est partout

Le profil d’Aicha

Un homme et une femme

Le poème

Le poème grec

Tahar Bekri

Tunis – Paris – Copenhague

Mohammed Bennis

Feuille de splendeur (extrait)

Driss Boudhiba

La camisole des sources

Sargon Boulus

La légende d’al-Sayyâb et de l’alluvion

Tentative d’atteindre Beyrouth par la mer

Salah Boussrif

Bleu d’endroit

Odeur des morts

Mahmoud al-Brikan

L’éclair

L’ébloui

Le voyage du singe

La grotte profonde

Ali al-Charqwi

Présence

Paul Chaoul

Mort de Narcisse (extrait)

Les feuilles de l’absent (extrait)

Mohammed Ali Chemseddin

La quête de Grenade

L’amiral des oiseaux

Roi et écriture

Les portes

Jean Dammou

Florilèges

Mahmoud Darwich

Dans le grand départ je t’aime plus encore

Le puits

Un nuage de Sodome

Siham Daoud

Un jour comme aujourd’hui

Amel Donkol

Entretien exclusive avec le fils de Noé

Le livre d’A. D.

Mohamed Ali Farhat

Le blé sucré

Safaa Fathy

Petites poupées en bois

Une nuit

Muhamed Faytouri

Il est mort demain

Mohamed Ghozzi

La plume

étoile

Le feu

Rêve

Le butin

L’hiver

Mansour Guissouma

à René Char

Sobhi Habchi

18

21

95

100

Joumana Haddad

Lorsque je devins fruit

Qassim Haddad

La liberté

Réception de l’océan

Le plus haut

Ounsi El-Hage

Chant dispersé

Le clown

Dans le givre le manteau est un mot

Le calice

Jalil Haidar

Comme l’amour au moment de l’adieu

Pour chercher seulement

Buland el-Haidari

Stérilité

Regret

Eh toi ! Tu es condamné !

Bassam Hajjar

Les métiers de la douleur

La chambre des bonnes

Un autre homme

S’aad al-Hamzani

Le poème

Un choix

Récolte

Identité

Khalil Hawi

Les mages en Europe

Le pont

Ahmed Abdel-Moeti Hégazi

Un acrobate de cirque

Sculpture

Jabra Ibrahim Jabra

Un oiseau

Cours, cours ma pouliche

à Socrate

Abdul Kader El Janabi

Dieu en un mot

à dessein, la lumière

Si seulement le cheval était laissé à sa solitude !

Nouri el-Jarrah

Leurs demeurs

L’aube

L’amant

Un avocat supplie le crépuscule

Rabia Jelti

Un corbeau sur la ville

Youssef el-Khal

La deuxième naissance

Le long poème (extrait)

Que les  veines seules déclament

Les passant

Caïn l’immortel

Dhabya Khamis

Langue secrète

Esprit ancie

Walid Khaznadar

Ce jour-là

Absence

Les maions

Ouafaa Lamrani

Le feu de l’alphabet

Forme de probabilité

Moncef Louhaïbi

Une poupée

Le visiteur

L’hôte

Comme l’âne de Jimenez

Mohamed al-Maghout

étoiles et pluies

Pleur au voyage de chasse

Sami Mahdi

L’absent

Il me reste

Issue

Issam Mahfouz

Fatigue d’un soir de trente-deux décembre

Issa Makhlouf

Nous voyageons

Nâzik al Malâïka

Oraison funèbre pour une femme sans importance

Appel à la vie

Abdel Aziz al‑Maqalih

Sur le pont de la rivière vide

Deuxième rencontre

Salman Masalha

L’influence des festivals de poésie sur la couleur des yeux des poètes

Maram al-Massri

Cerises rouges sur un carrelage blanc (extraits)

Mohamed Afifi Matar

Lune rouge

Imane Mersal

Amina

Moncef Mezghenni

Paroles de canard

Azzedine Mihoubi

Le mur

Le foulard

Dunya Mikhaïl

Derrière les vitres

La guerre s’applique avec constance

Hussaine Murdane

Dernier gala

Qui va gratter la rouille ?

Khaled Najjar

J’étais petit

Coquillage

Poème

Hassan Najmi

Rieur

Ibrahim Nasrallah

Les ailes

La main

Amjad Nasser

L’odeur rappelle

Salwa al Neimi

Miel est mon nom

Qui chevauche la mer…

Scène finale

Salah Niazi

Se multiplier

Mohamed al Sghaier Ouled Ahmed

Aux frères indicateurs

Au bout de la nuit

Viens

Papier

Nizâr Qabbânî

Pain, Haschich et Lune

Marine…

Fatma Qandil

Charlie Chaplin

Samih el-Qassim

Testament d’un homme meurt en exil

Histoire d’un homme bizarre

les chauves-souris

Le voyageur

Saif al-Rahbi

La planète de la nudité

Des femmes absentes

Musique

Abdel-Meneim Ramadan

Préambule aux instincts

Invocation

Photographies

Mouyaed al-Rawi

Une balle pour l’Irak

Fouad Rifka

Le village

Une étoile déchue

Orphée

Miroirs

Le seuil

Tawfiq Sáyigh

Trente poème : 28

Le poème K : 13

Badr Chakir al-Sayyâb

Le renard de la mort

Le fleuve et la mort

Chant des filles de djinns

Sadik al-Sayyigh

Le loup

Avec toutes tes erreurs

Cet enfant-là

Mohamed Serghini

Poème I

Poème III

Fawziya al-Sindi

Corridors

Hassan Téléb

Sonate à l’anarchie spatio-temporelle

Achour Bachir al-Touaibi

Poème de l’eau

Rapport

Leçon

Déchiffrage

Abdul al Rahman Touhmazi

Ce que je veux

L’homme vert

Nabeel Yassine

Les poètes fustigent les rois

Questionnement légitime

Sa’di Youssef

Un mort au lieu-dit « Sécurité »

Nuit de Hamra

Les assassinés noctambulent

Mélancolie

Les forêts

Une femme

Abdo Wazen

Silence

La forêt du sommeil

Fruit

Les jours absents

Hivers

Obscurité

Désert

Ghassan Zaqtane

Paysage

Présence

La complainte du mari

Sabah Zouein

Le temps est toujours perdu

Abdallah Zrika

Rouge des pantalons du soleil

 

Index thématique

Table des matières


 

 Mohamed Afifi Matar

1935 (Ramlat al-Anjab, égypte)-

 

Né dans un village du delta du Nil, Mohamed Afifi Matar, après des études de philosophie, se voue à l’enseignement et à la littérature. Journaliste littéraire il fonde la revue Sanabil (Les épis) qui réunit, de 1969 à 1972, l’avant-garde intellectuelle égyptienne. Ses opinions politiques et la liberté de parole qu’il fait surgir autour de lui, conduisent à l’interdiction de la revue et lui coûtent la prison à plusieurs reprises. Parmi ses ouvrages La faim et la lune (1972), Tu es son unité et elle est tes membres épars (1986) et Les célébrations de la momie sauvage (1994) lui apportent la reconnaissance de ses pairs et la célébrité. Plusieurs récompenses couronnent son œuvre (prix de la Poésie égyptienne, prix de la Fondation internationale de la poésie de Rotterdam et prix Cavafy). Ferial Ghazoul (Les belles étrangères : égypte, 1997) reconnaît en ce poète préoccupé par les causes publiques, un pionnier de la poésie arabe moderne et une voix unique qui « depuis ses débuts comme poète à la fin des années cinquante, partage les angoisses et les espoirs de son peuple tout en exprimant les courants esthétiques de cette riche période de la poétique arabe. [...] Dans ses textes, divers éléments de son éducation se tissent pour produire des poèmes à la fois engagés et purs ; ils laissent deviner ses lectures approfondies des textes mystiques et sacrés, sa maîtrise de la langue arabe, ainsi que son identification avec les marginaux ».

 

 

Lune rouge

 

Perçant les murs du village,

La tombe égorgée s’envole.

Les chauves-souris du soir affluent

Et les lanternes s’éteignent.

Perçant l’air du village, les araignées tombent

Et en récitant leurs oraisons funèbres légendaires,

Les criquets grincent terriblement…

Ravagent… les astres des ténèbres.

Les auges s’emplissent alors

De cendres, lorsque la faim expire.

 

Notre village est une vieille aux dents arrachées par le pain.

Sur ses seins se pavanent les hannetons, errent les charançons.

Dans ses yeux, une lanterne de ténèbres

Balancée par les saisons du limon aride.

Dans son flanc, une lame aiguisée est plantée.

Mais ni son sang ne jaillit, ni sa douleur.

Sur son crâne, un tatouage brûlant altéré.

Dans ses tresses, les soleils noirs se lèvent

Et rouillent les lunes dans leurs élégies.

Notre village fouille les fissures de l’été, à la recherche

d’un lézard vert,

De lait de corbeau et de blé de caméléon,

Et elle en vieillit. Puis s’éteint le sang prisonnier de sa matrice.

De ses cuisses file une progéniture aux yeux perdus.

Année après année, les enfants versent

Le sang primitif, dissolvent les chants légendaires

Dans l’œil du soleil, puisent la boue dans le monde souterrain

des esprits et des rêves

Et se courbent année après année,

Sans goûter la moindre bouchée.

 

Les démons des ténèbres hantèrent le moulin du village.

Ils célébrèrent leurs noces dans son silence,

Dansèrent sur la rouille des auges.

Notre village, lui, se lamentait sous le gibet des vents et la faim

épanouissait les fleurs des chouettes et les bûches.

Les garçons frappent aux portes

Et puisent dans la lune de la famine et les étoiles muettes

Des poèmes gris

Les garçons frappent aux portes

Et invoquent le soleil primitif

Les garçons frappent aux portes :

« Viens, par les ponts de glace,

Ô soleil des cieux enneigés,

Ô lune des épis, nous sommes juchés dans le noir,

Privés du goût de semoule, du vert des herbes

Et du goût de la levure expirant son acide voluptueux

Dans une matrice d’argile.

Nous sommes affamés, ô lune des épis… Pousse le moulin muet

Pour qu’il nous offre, ne serait-ce qu’une poignée de sa semoule,

mélangé au Fenugrec.

Ô lune des épis et des mythes,

éclate sur le pont de la famine… en tranches de pain »

à travers les murs du village,

Les branches du soleil primitif murmurent :

« Les auges éclatent en rire dans les moulins.

Sur tes seins, deux nerpruns

Rient dans le sang de l’enfer à la voix grave.

Leurs voix rient pour le soleil.

Elles ouvrent leur porte nocturne entre le sang et l’accouchement pénible ».

(Walid al-Khachab)


Maram al-Massri

195 ? (Lattaquié, Syrie)-

 

« On frappe à la porte/ Qui est-ce ? / Je cache la poussière de ma solitude sous le tapis / J’arrange mon sourire/ Et j’ouvre… ». Avec des accents de fragilité empreints d’érotisme, l’étonnante poétesse syrienne Maram al-Massri nous livre un recueil audacieux rappelant par maints aspects la manière de Joyce Mansour. Cerises rouges sur un carrelage blanc, dont les poèmes ci-dessous sont extraits, a été honoré en avril 1998 par le prix du Forum culturel libanais à Paris.

 

 

Cerises rouges sur un carrelage blanc

 

3

 

Le désir m’embrase

et mes yeux scintillent.

Je fourre la morale dans le premier tiroir venu,

me change en démon,

bandant les yeux de mes anges

pour

un baiser.

 

29

 

Donne-moi

l’amour

mon pain quotidien,

n’alourdis pas mon triste cœur

du poids d’un seul atome.

Prends-moi

ne me frappe pas même d’une rose.

Détourne ton regard

ne vois pas mes défauts,

envoie-moi tes messagers

avant d’effleurer ma terre.

 

51

 

Sur les matelas

une tache rouge

mouillée de larmes d’envie vierge

elle aime pour la première fois

et se lave dans l’eau de la vie éternelle.

Cette sueur

chaude

et ces odeurs étranges

celles qui émanent

de deux corps

célèbrent

la mort du désir.

 

56

 

Je le veux

chaud

et profond

qu’il me donne le vertige ;

Sinon, n’approche pas.

Ça part

du petit doigt de ma main,

pour finir à la pointe de mes pieds,

en passant

sur mes monts,

mes vallées et mes pentes

et captive

mon âme.

 

73

 

Le serpent va mourir

quand

il me mordra

il savourera

ma douleur.

(Michal-François Durazo et l’auteur)


Moncef Louhaïbi

1949 (Kairouan, Tunisie)-

 

Kairouan peut-être sans doute fier d’avoir donné naissance aux deux voix les plus chères de la poésie arabe moderne : Mohamed Ghozzi et Moncef Louhaïbi. Ils sont les deux pôles inséparables de la poésie cosmique. Entre les deux, Pascal Paol ne relève aucune ressemblance : « Louhaïbi, l’hypernéique, le sibyllin, c’est la lourde tenture, Ghozzi, la fine dentelle ». Moncef Louhaïbi a publié trois recueils poétiques dont le premier Tablettes (1982) réunit tous ses poèmes écrits dans les années 1970 autour de ce que l’on a nommé la poésie cosmique. Le second Tablettes 2 : De la mer viennent les montagnes (1991) traite des villes qu’il a visitées. Dans Le manuscrit de Tombouctou (1998), il essaie de célébrer les lieux en interrogeant l’histoire et les légendes des villes tunisiennes. Il est co-auteur de deux films sur Averroès et Paul Klee et travaille sur un recueil de poèmes en prose à paraître la fin de l’année.

Dans un essai La poésie et la connaissance, Louhaïbi souligne que « la poésie n’est pas un objet pour la connaissance mais pourrait en être l’origine ».

 

 

Une poupée

 

Dans le lit maternel

La poupée de ma sœur

Une poupée écartelée.

 

Prends-la

Elle sent le camphre et la girofle

Rends-lui

Ses bras, ses jambes

Et rectifie sa charpente disloquée

Alors, peut-être les temps anciens

Se redressent.

 

Dis au puits du jardin

D’inviter notre fillette

Et aux ailes de l’alouette

D’humecter mon enfance.

 

 

Le visiteur

 

Depuis des années il arrive

Qu’une voix étouffée

Me réveille la nuit.

 

J’examine la salle

Par le trou de la serrure

Il n’y a rien

Une lanterne se meut

Entre les pièces.

 

- Qui te cherche ?

- Peut-être n’as-tu pas bien fermé la porte !

- Peut-être.

 

Je me retourne

Pas une maison, pas une lumière,

Rien d’autre qu’une fenêtre

S’embrasant dans le charbon noir de la nuit.

 

 

L’hôte

 

J’ai dressé la table

Mais ni ceux que j’ai conviés

Ni ceux que j’ai aimés

Ne sont venus !

J’ai rempli mes cruches de vin

Et j’ai attendu

 

Je me suis assis

Dans l’obscurité, seul

J’étais mon propre hôte

Qui buvait de ma propre main

Et disait

Gloire à celui qui, dans la nuit,

A conduit cet enfant d’une illusion à une autre !

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)

 

 

Comme l’âne de Jimenez

à Jeanine Alcaraz

 

La nuit rentre son ombre

Et le soleil signe du Verseau

J’ai dit c’est l’hiver donc !

l’Enfer de Dante est sur ma table

Du vin blanc

Et des poissons frits m’attendent…

J’ai dit j’allume un cierge pour la nuit

Quand la fleur de l’hibiscus me surprit

à la porte du jardin

Avais-je assez de temps

Et n’ai-je pas couru vers elle ?

N’ai pas entouré son printemps avec l’aile de ma chanson ?

Mais j’ai oublié la porte ouverte

(Le nuage retirait sa lumière)

Je me suis arrêté comme l’âne de Jimenez

Dans mon ombre en carton

M’éclairait.

(Tahar Bekri)


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