Sargon Boulus
1942 (Habbaniyah, Irak)-
Poète, nouvelliste et journaliste, Sargon Boulus quitte l’Irak pour Beyrouth en 1967 où il collabore à la revue de Youssef El Khal : Chi‘r. Son exil se poursuit aux états-Unis et le soleil californien le retient durant une vingtaine d’années. Il publie à San Francisco une revue en anglais Tigris, traduit Adonis et Darwich et donne à lire en arabe Allen Ginsberg, W. H. Auden, Ezra Pound et William Carlos William. On connaît de lui cinq recueils de poèmes dont on retiendra en particulier La vie près de l’Acropole (1988) et Le tout sur le tout (1992). Il vit aujourd’hui en Allemagne. Sa poésie, influencée surtout par la modernité américaine, révèle un langage maîtrisé émaillé d’anecdotes et d’images étonnantes tirées du quotidien. La rue l’inspire et ses errances urbaines le poussent à réunir une biographie rapide des gens qu’il croise comme autant de fantômes qu’il revêt de réalité. Sargon Boulus, le poète de la paresse éveillée !
à un visiteur après l’apocalypse
Si au bout de la nuit de l’histoire
Tu venais cogner la porte,
Quand déjà les bourreaux dorment
Sur les cadavres de leurs victimes,
Si après le déluge
Et les derniers cris de guerre,
Tu venais pour réaliser, enfin, par tes grâces
Le rêve des damnés blessés,
Et si Eve t’ouvrait la porte
Encore endormie et frottant ses yeux,
Alors il te faudrait l’écarter,
Lancer un coup
En pleine tête du serpent
Pour qu’il retourne sans attendre
à la grotte biblique,
Enfoncer un mégot
Dans les lèvres d’Adam,
Demander pourquoi à cette créature
Et commencer l’interrogatoire.
La légende d’al-Sayyâb et de l’alluvion
Al-Sayyâb savait depuis toujours
La rareté des choses aimables :
Un visage rond comme une miche
Perçant sous les pauvres chiffes de son berceau
Des femmes tendres telles les nourrices des contes
Et une poignée d’alluvions, humides
Tel le souvenir du déluge,
Qui ne cessaient de le poursuivre
Au delà des fissures de sa mémoire
Et des fenêtres ouvertes pour lui dans son enfance
Il chanta ces alluvions et les chanta encore
Dans le feu de ses attentes
Sur des lits d’hôpitaux loin des eaux irakiennes
Pour les posséder
Il se voua même à la boue des ruisseaux.
Al-Sayyâb savait depuis toujours
Que le pied nu ne conduit qu’à une prison ou un massacre,
Que la pauvreté est le diable même
Dans un monde où splendeur et misère sont le festin
Préparé pour d’autres en notre nom
Pour finir dévoré par les barbares
Et que demain est une forêt
Verdoyant au seul cri de ses loups.
Chaque fois qu’il écrivait un poème
L’hôpital sombrait
Dans l’abîme…
Lorsque la nuit, servante au grand cœur,
Lui apporta l’aura de l’éternité
Et la mort, danseuse sans visage, se dénuda devant lui
Dans une ultime taverne de poussière
Alors Jaykour encore une fois tournoya
Dans le fleuve de son sang
Avec sa boue et ses ombres.
Il vit ainsi Dieu se reposer
Sur le lit du Buwayb.
Tentative d’atteindre Beyrouth par la mer
Un soir lointain
Lorsqu’à travers les ruines
Je faisais se tarir les fontaines
Ou soudoyais la nuit
Avec de pauvres vers
De tes milliers de fronts
Tu saignais
Dans les tranchées de la trêve froide.
J’ai voulu tapisser un chemin de mes haleines
Jusqu’au lieu où debout tu demeures
Ta barricade est carcasse de colombe
Ton visage, paradis blessé
J’ai voulu me consumer entre tes mains
Pas un recoin ne rêve de mon arrivée
Et la vie pour moi est une proie effarouchée
Lorsqu’elle ouvre les yeux
Et s’apprête à enfanter à chaque instant
Dans son berceau flottant entre mes os
Je m’éveille au large sur des eaux étrangères
Et ma vie se barricade contre moi.
Les agents de voyage me toisent avec étonnement
Lorsque je les interroge sur les bateaux pour Beyrouth
Mais je quitte le Pirée après deux jours
Le Pirée : le port où les prophètes rouillent
Et où leurs barbes soufflent sur les rames
Rue Socrate à Athènes où des prostituées affamées
S’assoient au seuil des hôtels
Sur des caisses de bois empruntées aux commerçants
Dans les ports de la Méditerranée et de la mer égée
Le vent
Est une veuve aveugle
En quête de personne
Mais qui passe parfois sur les cavités du cœur
Ses mains comme du papier de verre
Couvertes d’un sel rouge
Où elle s’arrête.
à cet instant l’aube masquée franchit les ponts.
Et pendant que je dis à la vie :
Approche, je ne te ferai aucun mal, je le jure !
Beyrouth, tel un cri perdu, surgit chaque nuit
De l’œil fixe de la victime
Ou part furtivement comme un cierge de pauvreté
Entre des échelles posées contre les murs de ma poitrine.
Et pendant que je dis :
Ô vie, je t’en prie,
Ne fais rien en mon absence
Et d’un seul bond, dévoile-moi ton ventre
Troué des balles des francs-tireurs de l’abîme
Beyrouth dans la nuit
Disait à la nuit :
Il faut que tu ailles au bord du cœur
Là-bas je serai ta parole
Il faut que tu lèches cet os froid
Pour de sa nudité illuminer ta nuit.
Voyage
Pour que la fumée monte de la boussole.
(A. K. El Janabi et Mona Huerta)